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Ses yeux brillent encore au souvenir de son incroyable découverte. « La chance d’une vie », résume Clarisse Couderc. En cette matinée de septembre 2017, sur le chantier de fouilles de l’abbaye de Cluny (Saône-et-Loire), l’étudiante en master d’archéologie a été la première à repérer une « chose verte » qui affleurait dans l’épaisseur de limon creusé par la pelle mécanique.

Un « trésor » découvert à l’abbaye de Cluny

« Au début, on pensait à du bronze, avant de rapidement comprendre que c’était une monnaie », raconte la jeune femme. Les chercheurs arrêtent la machine et s’affairent à la main. [C’est] un véritable trésor médiéval, inédit par son ampleur et sa valeur, caché là depuis le XIIe siècle.

Présenté en détail mardi dernier, ce fabuleux butin aurait pu dormir encore longtemps dans les profondeurs du sol. Lorsque l’équipe dirigée par Anne Baud, enseignante-chercheure à Lyon-II, et Anne Flammin, ingénieure au CNRS, a lancé sa campagne de fouilles en 2015, son but était surtout de retrouver la trace de bâtiments disparus. Fondée au début du Xe siècle, l’abbaye de Cluny, longtemps plaque tournante du plus important réseau de monastères au Moyen Âge, a été détruite en grande partie à la Révolution. Seuls subsistent de cette époque un bras de transept et un plan anonyme des lieux daté de 1700…

La fouille organisée mi-septembre s’intéressait aux vestiges de l’infirmerie monastique. « Nous cherchions à localiser l’angle de la grande salle », précise Anne Flammin. Mais dès le deuxième jour de sondage, l’affaire a pris une tournure inattendue avec ce vertigineux pactole qui attendait depuis huit cents ans, à 70 cm de profondeur, dans l’actuel jardin abbatial.

Parmi les pièces de monnaie, un anneau destiné à apposer un sceau

Dans le sac en toile délicatement délié par les archéologues se trouvent quelque 2 200 deniers et oboles en argent. Au milieu du tas, une petite bourse en cuir renferme vingt et un magnifiques dinars musulmans en or. Les chercheurs trouvent aussi une feuille d’or de 24 grammes repliée dans un étui, une piécette en or et, surtout, une bague sigillaire – aussi en or – marquée « Avete », une « parole de salutation dans un contexte religieux », précise le CNRS. Cet anneau destiné à apposer un sceau et orné d’un petit portrait de dieu antique remontant à l’empire romain était à lui seul aussi précieux que tout le trésor réuni.

« La valeur globale pour l’époque est estimée entre trois et huit chevaux, l’équivalent des voitures de nos jours, explique Vincent Borrel, doctorant au laboratoire Archéologie et philologie d’Orient et d’Occident. Mais, à l’échelle de l’abbaye, c’est assez faible car cela représentait environ six jours d’approvisionnement en pain et en vin. » Ce qui fait dire aux chercheurs qu’il ne s’agit pas là du trésor du monastère mais bien de celui d’un particulier venu en son temps le cacher dans une pièce voisine de l’infirmerie et qui pensait, sans doute, le reprendre un jour. Mais qui, en fait ? Un moine ? Un dignitaire de l’Église ? Un laïc fortuné ? […]

Pour les chercheurs, ce trésor a surtout une valeur historique inestimable. Jusqu’ici, les plus grosses découvertes de deniers de Cluny représentaient au maximum une dizaine de pièces à la fois. « Là, ce qui est tout à fait exceptionnel, c’est à la fois la quantité, l’âge des pièces, le fait que le trésor soit complet, ce qui n’est pas courant, et, encore plus rare en archéologie, à l’endroit même où il a été caché !, s’enthousiasme Anne Baud. « Personnellement, je n’ai jamais vu ça de ma vie… » Le fait que la découverte ait été effectuée par une équipe de chercheurs universitaires et d’organismes publics est aussi à souligner. « Les trésors sont généralement déterrés par des privés équipés de détecteurs de métaux et ils sont donc perdus pour l’histoire », déplore Anne Flammin. […]


Laurent Mouloud – Source (Extrait)