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Les réseaux sociaux nous obligent à vivre nos vies de manière publique, nous mettent sous les projecteurs dans un spectacle quotidien, comme le sociologue Erving Goffman l’avait formulé dès 1956 dans son ouvrage la « Mise en scène de la vie quotidienne 1 : La présentation de soi ».

Il est aujourd’hui de plus en plus difficile de mener une vie entièrement privée – non seulement de préserver ses données personnelles des sociétés privées et des gouvernements, mais aussi de préserver d’une diffusion publique ses centres d’intérêts, ses déplacements et, plus inquiétant encore, ses habitudes en matière d’information.

La raison en est que ceux qui créent ou diffusent la désinformation ou «mésinformation» ont quatre types de motifs :

  • politique (à des fins de propagande),
  • financier,
  • psychologique (pour la satisfaction personnelle d’afficher son attachement ou sa haine envers telle personne ou tel objet)
  • social (pour renforcer une appartenance à certaines «tribus» ou certains groupes).

Les réseaux sociaux sont conçus de façon telle que nous sommes constamment en train d’évaluer les autres, tout en étant nous-mêmes évalués. […]

Avant que nos médias ne deviennent des réseaux sociaux, seuls les amis proches et la famille savaient ce qu’on lisait, ce qu’on regardait – et si on désirait garder tous ses péchés mignons pour soi, c’était possible.

Aujourd’hui, pour ceux d’entre nous qui consomment l’information par les réseaux sociaux, ce qu’on «aime» et ce qu’on «suit» est visible par beaucoup, voire même, dans le cas de Twitter, par tous. La consommation d’informations est devenue un spectacle qui, aujourd’hui, ne peut plus être centré uniquement sur l’information elle-même, ni même sur le divertissement.

Ce qu’on choisit d’«aimer», de «liker», les «pages» auxquelles on s’abonne : tout ça fait partie de notre identité, ce sont des indications de classe et de statut social, et, le plus souvent, de convictions politiques. Donc, lorsqu’on tente de comprendre pourquoi les gens partagent et relaient des informations fabriquées, manipulées ou mensongères, il faut comprendre que ces «partages» et ces «retweets» ont une fonction capitale qui n’a rien à voir avec le fait de vérifier si une info est vraie ou fausse. […]

«Les actualités ne sont pas de l’information, mais du théâtre.»

Une vision rituelle de la communication «considérera la lecture du journal non comme une transmission ou une acquisition d’informations, mais plutôt comme la participation à une messe», où, d’après W. Carey, «une vision particulière du monde est représentée et confirmée». […]

L’année passée, on a beaucoup parlé de la nécessité de faire éclater sa «bulle de filtres» et de diversifier les comptes et les personnes suivis. Mais comment le faire quand toutes ces actions sont publiques ? Faut-il expliquer à son réseau pour quelle raison on s’abonne à une page Facebook ultra-partisane dont les opinions politiques sont diamétralement opposées aux nôtres ? Et comment «aimer» un tweet à des fins de recherches lorsque cette action elle-même est publique ? Voir Twitter vous annoncer que votre ami qui déteste le plus Trump vient d’«aimer» un de ses tweets peut être légèrement perturbant.

Voici ce qu’il faudrait faire pour corriger tout ça.

Moins de théâtralité. Les réseaux sociaux doivent cesser de montrer par défaut tout ce que nous faisons. Ceci, en particulier dans les cultures collectivistes, encouragera les utilisateurs à s’exposer à une plus grande diversité de points de vue et d’analyses sans crainte d’être jugés. […]

Pour que les actualités servent à quelque chose dans les démocraties représentatives, elles doivent s’adresser aux esprits plus qu’aux tripes. Il faut aussi que nos réactions à l’actualité soient moins émotives. Il est bon d’exprimer ses émotions pour une chanson, ou de l’«aimer», mais le domaine de l’information est différent ; c’est un champ où l’impartialité, la justesse, l’équité et la précision sont importantes. […]

Ce qu’on observe aujourd’hui résulte des symptômes des bouleversements sociaux et économiques. Bien sûr, modifier les fonctionnalités des plateformes ne suffira pas, mais si nous voulons vraiment nous attaquer au trouble de l’information, nous avons besoin de plus de théorie et de plus d’histoire.


Par Claire Wardle, Chercheure associée au Shorenstein Center on Media, Politics and Public Policy à Harvard et Hossein Derakhshan , Ecrivain et chercheur. Ensemble, ils ont récemment collaboré à un rapport au sujet du «Trouble de l’information» à la demande du Conseil de l’Europe. Paru dans Libération – Titre original « Comment corriger les troubles de l’information » – Traduction Judith Strauser, Source


Note …. Si vous le pouvez, je vous invite à lire l’intégralité de l’article …. MC