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Ce mélange-drogue qui nous vient des US, qui pourrait passer pour anodin alors qu’il a déjà tué à de nombreuses reprises

La “lean” (prononcer lin comme la plante tissu), un cocktail à base de « codéine », a de plus en plus d’adeptes en France. Au point que les autorités ont interdit la vente sans ordonnance de médicaments en contenant. […]

Le 12 juillet, le ministère des Solidarités et de la Santé annonce qu’il sera désormais obligatoire de présenter une ordonnance pour se procurer les médicaments contenant des produits dérivés de l’opium. L’arrêté, à effet immédiat, cible principalement deux sirops pour la toux : le Néo-Codion et l’Euphon, qui contiennent de la codéine.

L’information peut paraître anodine pour les non-initiés. C’est pourtant toute une culture de la défonce qui est visée. La culture de la “lean”. Elle ne date pas d’hier mais la France la découvre sur le tard, notamment après la mort de deux adolescents cette année.

[…] … qu’est-ce que la lean concrètement ?

Un cocktail qui, en France, est composé de sirop à la codéine et d’un antihistaminique (de la prométhazine, contenue dans le Phenergan, par exemple) qui contrecarre les effets secondaires du sirop (vomissements, démangeaisons dans la gorge). Le tout est associé à des sodas, souvent du Sprite, mais chacun peut s’improviser expert en mixologie vu la variété infinie de boissons que l’on trouve dans le commerce.

Jean Morel – Les Inrocks – Titre original « Comment la codéine a transformé le rap » – Source (Extrait)


« Mes patients sont des enfants de cadres »

Qu’est-ce que la codéine?

Jean-Pierre Couteron (1) C’est une molécule de la famille des opiacés que l’on trouve dans beaucoup de médicaments et qui agit contre la douleur. La codéine a été d’un accès si facile qu’on en a peut-être oublié que c’est un opiacé.

Quels sont ses dangers?

II y en a trois. L’overdose, l’intoxication des organes, et surtout, celui qui est propre à cette molécule, la dépendance.

Quel est le profil des consommateurs?

Il est difficile à définir. Il y a d’abord des personnes qui en ont pris pour se soulager de souffrances et se sont accrochées au produit. D’autre part, il y a des personnes qui ont appris à utiliser ce produit pour ses effets secondaires. S’il a un effet sur la douleur, cela signifie qu’il joue sur un certain nombre de centres du cerveau. Il peut rendre euphorique, provoquer une déconnexion douce. Ceux qui recherchent ce type d’effet, en tout cas ceux que je rencontre, sont des jeunes de 16 à 25 ans, lycéens ou étudiants. Ils ont une consommation festive et n’en prennent que de temps en temps. Les patients que je reçois sont des enfants de cadres, ils ne souffrent pas d’exclusion sociale.

Peut-on parler de la codéine comme de la « drogue des ados »?

C’est excessif. Si ce comportement s’est répandu, il est loin d’être majoritaire. Dans le groupe que je vois, ce n’est pas le produit qu’ils prennent en premier. On reste sur le triptyque tabac-alcool-cannabis, et on ne sait pas si le phénomène va s’installer. L’usage est plutôt comparable à la prise de MDMA, pas régulière mais plutôt en soirée.

Quand avez-vous constaté que la consommation de codéine se répandait?

On l’a signalé en 2014 puis on a eu l’impression que ça avait un peu disparu.

Depuis environ un an, les jeunes que je vois parlent de leur prise du sirop, en plu: de l’alcool, du tabac et du cannabis.

La culture du rap joue-t-elle dans leur consommation?

II n’y a jamais de lien mécanique entre une musique et la consommation d’une substance. On m’a tellement engueulé quand j’étais jeune par rapport au rock que je ne veux pas me piéger et faire la même chose avec cette génération. De plus, cela participe plutôt de leur culture de la fête que d’une attitude revendicatrice. Mais cela a été introduit et diffusé par le rap et tous le savent.

Comment obtenaient-ils ces produits?

En pharmacie ou dans celle de la famille… Quand on regarde la liste des médicaments interdits cet été, on constate qu’il n’était pas difficile d’en trouver. Ce sont des produits que beaucoup d’entre nous avaient l’habitude d’avoir quasiment en libre-service.

Cela peut-il être un tremplin vers d’autres drogues plus dures?

La notion de tremplin dans les addictions n’existe pas. Le vrai piège était que les consommateurs risquaient de devenir dépendants sans y faire attention. Après, le fait qu’une expérience en appelle une autre est un risque mais c’est un risque plus social. Il n’y pas de théorie de l’escalade avec ce produit.

L’interdiction est-elle une réponse appropriée? Ce durcissement va-t-il dans le bon sens?

Il serait dommage que l’on ne fasse qu’interdire sans accompagner cette mesure d’actions de réduction des risques. Mais je crains que ce ne soit le cas. C’est un défaut récurrent, on a fait la même chose avec le tabac en l’interdisant dans les lycées sans oser être plus offensif en proposant des substituts aux jeunes fumeurs. Je comprends tout à fait qu’on ait eu besoin de resserrer le cadre, mais si cela avait été possible, j’aurais préféré que l’interdiction de ventes sans ordonnance soit cantonnée aux mineurs.

Jean-Pierre Couteron est président de la Fédération Addiction et psychologue clinicien dans un centre de soin, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) située à Boulogne (Hauts-de-Seine).


Propos recueillis par Anaïs Robert – Les inrocks