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« Une journée dans la mort de l’Amérique » (Grasset), 480 pages, 22 €… je vous enjoins à lire ce commentaire de Léonard Billot paru dans l’hebdo « Les Inrocks » – Titre original « Cette Amérique qui tue ses enfants par balle » Source

Dans une enquête engagée, le journaliste britannique Gary Younge raconte une journée banale aux Etats-Unis au cours de laquelle dix enfants sont morts par balle. De passage à Paris, il nous a parlé de l’impossible débat sur les armes à feu, de Las Vegas et du racisme. Terrible.

Timbalan Addison est mort par balle le 26 novembre 2006. Il avait 2 ans. Bambin afro-américain à joues rondes et yeux rieurs, Timbalan passait le week-end chez son père à Tampa, en Floride. Ce dimanche matin, l’enfant s’amusait à escalader les meubles du salon. Il était perché sur le canapé quand il trouva un Sig Sauer 9 mm semi-automatique oublié sous un coussin.

A la police, son père déclara qu’il possédait l’arme pour se protéger, car plusieurs cambriolages avaient eu lieu dans le quartier. Quand il entendit la déflagration, celui-ci se précipita pour réconforter son fils qui pleurait, croyant qu’il était juste effrayé. C’est seulement quand il vit le sang envahir le T-shirt rayé rouge et blanc qu’il comprit que l’enfant s’était tiré dessus. Timbalan est mort quelques heures plus tard à l’hôpital.

“C’est tragique, mais c’est normal”

Ce drame, c’est le journaliste Gary Younge qui le raconte dans un article du Guardian paru en 2007. Reporter et éditorialiste britannique, spécialisé dans les questions sociales et politiques des Etats-Unis, où il fut correspondant pendant douze ans, Younge l’assure : “C’est tragique, mais c’est normal. En moyenne, chaque jour aux Etats-Unis, sept enfants sont tués par balle. La violence armée est la première cause de décès parmi les enfants noirs âgés de moins de 19 ans et la deuxième parmi l’ensemble des enfants de cette catégorie d’âge.”

A l’époque, Gary Younge avait donc choisi une date au hasard, le 26 novembre 2006, puis passé un an à enquêter sur Timbalan et les autres gamins fauchés par le plomb lors de cette journée banale aux US. Une manière pour l’auteur “de dépasser les statistiques et de montrer comment les gens vivent – et meurent – dans un pays qui refuse de légiférer sur le contrôle des armes à feu”.

Une enquête minutieuse et archidocumentée, à lire comme une plongée glaçante dans un cauchemar américain qui se répète à l’infini 

Même méthode, autres tragédies. Aujourd’hui, Younge publie Une journée dans la mort de l’Amérique, son cinquième livre (le premier traduit en français), inspiré de son reportage de 2007. Cette fois, délivré des restrictions journalistiques, il chronique les destins foudroyés des enfants tombés le 23 novembre 2013. Ils sont dix. Sept Noirs, deux Hispaniques, un Blanc. Que des garçons, âgés de 9 à 19 ans. Ils s’appellent Jaiden, Kenneth, Stanley, Pedro, Tyler, Edwin, Samuel, Tyshon, Gary et Gustin.

A chacun, Gary Younge consacre un chapitre dans lequel il croise entretiens avec la famille et rapports de police, extraits d’articles de presse locale et commentaires Facebook. Une enquête minutieuse et archidocumentée, à lire comme une plongée glaçante dans un cauchemar américain qui se répète à l’infini, mais aussi comme un plaidoyer impitoyable contre le 2e amendement de la Constitution qui garantit à tout citoyen américain le droit de porter une arme.

Presque une tuerie de masse par jour

Quand on rencontre Gary Younge, 47 ans, carrure impressionnante et anneau d’or à l’oreille, la tuerie de Las Vegas est encore dans tous les esprits. Douze jours seulement se sont écoulés depuis que Stephen Paddock, retraité blanc surarmé, a tiré sur la foule lors d’un concert de musique country, tuant 58 personnes, en blessant 546 autres. A l’évocation de la fusillade, le journaliste avoue sa désillusion : “Que puis-je dire à part ‘encore une fois’… Bien sûr, c’est historique en termes de victimes, mais en termes de spectacle macabre, c’est presque banal. Quand j’étais correspondant aux Etats-Unis, il y a eu tellement de tueries de masse – Aurora (2012), Sandy Hook (2012), Charleston (2015) – que j’ai presque fini par les confondre entre elles.”

D’après la définition du FBI, une tuerie de masse est une attaque pendant laquelle au moins quatre personnes sont tuées ou blessées au même endroit, sans période de répit entre les meurtres. Avec cette définition, Las Vegas était la 273e tuerie de masse de l’année. C’est presque une par jour. “C’est choquant, mais chaque jour, aux Etats-Unis, 90 personnes, dont 7 enfants, sont tuées par balle sans que personne n’en parle, insiste Gary Younge. L’ennui, c’est que c’est au spectacle de la mort qu’on réagit, et pas aux problèmes qui entraînent ce spectacle.”

Pour les besoins de son livre, le journaliste a rencontré chacune des familles des dix enfants tués le 23 novembre 2013. Malgré la tragédie qui les a frappés, aucune d’entre elles ne remettait en question le droit constitutionnel de porter une arme. “C’est comme avec la circulation, je crois. Si un enfant se fait renverser par une voiture et meurt, personne ne va dire qu’il faut éradiquer le trafic routier. Que le problème, c’est la circulation. Cette dernière est indissociable de la vie en Occident. Aux Etats-Unis, c’est pareil avec les armes. Les Américains ne peuvent pas imaginer leur pays sans. Ce n’est même pas une question qui se pose. Pour eux, les armes seront toujours là. Alors pourquoi gaspiller du temps et de l’énergie pour quelque chose qui n’arrivera pas ?”

La puissance des pro-guns

Exemple de cette inertie désespérante : le 14 décembre 2012, Adam Lanza, 20 ans, pénètre armé dans l’école primaire de Sandy Hook, dans le Connecticut. En quelques minutes, il abat 26 personnes, dont 20 enfants, avant de se donner la mort. L’émotion provoquée par la tuerie est sans précédent dans le pays. Barack Obama, réélu depuis un mois, promet de tout faire pour lutter contre la prolifération des armes. Aujourd’hui, pourtant, rien n’a changé. Younge analyse : “Vingt petits enfants, blancs, dans une école ? Il n’y avait aucun obstacle pour que les choses évoluent à ce moment-là. Mais ce n’est pas arrivé. Après ça, il y a peu d’espoir de voir un jour la législation changer.”

Ce qui bloque ? Les pro-guns, beaucoup plus virulents et organisés que les anti. En tête de peloton, le surpuissant lobby de la NRA, National Rifle Association, créée en 1871 et qui défend le droit constitutionnel de porter une arme. L’association, alliée traditionnelle des Républicains, revendique cinq millions de membres et 250 millions de dollars de budget annuel, dont une partie sert à financer les campagnes électorales. Preuve de son influence sur les élus américains : sur près de cent lois sur le port d’arme proposées au Congrès entre 2011 et 2016, aucune n’a été votée.

“La NRA défend un concept de l’Amérique fondé sur des grandes mythologies américaines d’individualisme, de virilité, d’autodéfense et de libertarisme”

Pour son enquête, Gary Younge s’est rendu dans l’une des conventions géantes données par le lobby : “Plus que le port d’arme, la NRA défend un concept de l’Amérique fondé sur des grandes mythologies américaines d’individualisme, de virilité, d’autodéfense et de libertarisme. La rhétorique des pro-guns entretient l’idée qu’il faut lutter contre la tyrannie d’un gouvernement qui, en les désarmant, réduirait leurs libertés individuelles.”

Le journaliste britannique trouve ça cruellement ironique que la très blanche NRA parle de tyrannie. Pour lui, si tyrannie il y a, aux Etats-Unis, c’est plutôt dans les communautés noires et pauvres où “le gouvernement laisse la police exécuter régulièrement des gens en toute impunité. Comme le dénonce le mouvement Black Lives Matter depuis 2012”.

Le système américain est raciste”

Spécialisé dans les questions d’identité, de classe et de race, Gary Younge l’assure : “C’est impossible de comprendre la violence américaine sans perspective raciale.” Pour une raison très simple, explique-t-il : “Ce sont les pauvres qui meurent. Et aux Etats-Unis, c’est plus probable d’être noir, si on est pauvre.” Il écrit : “L’Amérique est raciste. Non pas tous les Américains, mais l’Amérique : son système juridique, économique et social (…). Les Afros-Américains ont six fois plus de chance que les Blancs d’être incarcérés, deux fois plus d’être au chômage et presque trois fois plus de vivre dans la pauvreté.”

Le journaliste britannique n’a pas de solutions miracles pour résoudre les problèmes de l’Amérique moderne. Mais il pense que le pays doit “ré-imaginer son objectif, en y incluant tous les Américains” et qu’il faudrait “un plan Marshall pour désenclaver les ghettos, reconstruire les écoles et les infrastructures. Que les Américains puissent à nouveau être fiers de leur pays.” Mais ce n’est pas au programme. En attendant, sept enfants seront morts par balle avant ce soir.


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