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Anne Hidalgo reçoit des journalistes de « Libération » dans son immense bureau de l’Hôtel de Ville de la Mairie de Paris,

Anne Hidalgo se revendique de gauche. Elle n’est pas fâchée avec cette gauche, ses valeurs, mais se dit tout à la fois «pragmatique», mais pas révolutionnaire ni macronienne.

  • Êtes-vous toujours la maire socialiste de Paris, autrement dit vous sentez-vous toujours militante du PS ?

Adhérente, je le suis toujours, militante, c’est un bien grand mot. Je me suis beaucoup interrogée. J’ai même failli quitter le PS au moment du débat sur la déchéance de nationalité. Ma première responsabilité, c’est d’être maire de Paris, même si ça ne m’empêche pas d’avoir un certain nombre de questionnements sur l’histoire récente du PS et sans doute sur son avenir. (…)

  • On entend que les partis dans leur forme traditionnelle appartiennent au monde d’avant, vous souscrivez ?

Oui, mais on ne quitte pas un parti politique, qui est une organisation collective, au moment où celui-ci est en grande difficulté. Encore une fois, je ne suis pas venue à la politique pour le parti mais pour l’action sur le terrain. (…)

  • Ce «pragmatisme» n’est-il pas celui des maires qui ont, bien plus que les parlementaires, les mains dans le cambouis ?

Je l’avais en moi à la base, notamment dans ma première vie professionnelle à l’inspection du travail. C’était un endroit où ça réfléchissait, où ça bouillonnait intellectuellement, mais sans se déconnecter de la réalité. On était loin de la politique politicienne, on était dans l’action et la confrontation avec le réel d’un monde du travail en mutation. (…)

  • Quel espace pour votre «pragmatisme» réformateur entre La France insoumise et LREM ?

Cette prime à la radicalité ne manque pas de carburant mais ce n’est pas ma façon d’aborder le monde. Je suis convaincue qu’il y a une place pour un message ambitieux mais crédible de transformation du réel. Une social-démocratie agile, protectrice et pleinement écologique. (…) Reste qu’en Europe, la social-démocratie n’a plus vraiment la cote et en France on a surtout connu le social-libéralisme… Il y a une nouvelle page à écrire, c’est sûr. (…)

Je suis moi aussi impatiente, mais je ne suis pas obligée de jouer le rôle qu’on m’assigne. Je me sens très libre vis-à-vis de ce jeu de rôle politique et médiatique. On m’a toujours collé une étiquette, depuis toute petite : la fille d’immigrés, l’Espagnole… Ma vie, je l’ai passée à laisser les étiquettes de côté. Elles peuvent me correspondre, mais en général elles sont tellement réductrices.

  • En ce moment, quelle est l’étiquette qu’on vous colle ?

Celle de la femme de pouvoir dure, de gauche, donc la future femme à abattre parce que c’est d’elle que peut venir le danger. Mais je ne suis rien de tout ça. J’adore construire, bâtir, entraîner, faire adhérer à une idée.

  • Depuis votre mairie de Paris, vous vous sentez dans l’opposition à Macron ?

Non, je me sens ailleurs. Car je pense que ce jeu-là est réducteur.

  • L’accueil des migrants, l’urgence écologique, ce sont les sujets sur lesquels vous allez continuer à vous faire entendre ?

Ma plus grande utilité, c’est d’essayer à la fois de décrire ce que je vois, ce qui vient, les grands bouleversements, et de démontrer comment on peut les accompagner en laissant le moins de gens de côté. Comment on peut aller vers une société plus inclusive dans laquelle on n’oppose pas l’économie, le social et l’écologie, où on ne stérilise pas le débat avec le schéma sécurité contre liberté. Je continuerai à dire ce avec quoi je suis d’accord, mais aussi ce qui pose problème à mes yeux. Avec vigilance et sans a priori.

  • Vous connaissez bien Nicolas Hulot. Sa capacité à peser dans un gouvernement où l’écologie n’apparaît pas comme une priorité vous inquiète-t-elle ?

Nicolas est quelqu’un que j’aime beaucoup. (…) Il m’a expliqué pourquoi il a accepté d’être ministre. Je comprends parfaitement et c’est quelqu’un en qui j’ai confiance. Il essaie de faire bouger le maximum de lignes, je veux l’y aider. Après, je sais qu’on ne réussit pas tout, qu’on ne gagne pas 100 % des arbitrages et qu’à un moment, on fait la part entre l’accessoire et l’essentiel. C’est une forme de pragmatisme.

  • Que vous inspirent les premiers mois de la nouvelle majorité ?

On dit qu’on a vu la jambe droite mais pas la gauche… (…) On a besoin de plus de social.

  • Que pensez-vous du plan logement du gouvernement ?

Il est très inquiétant car il oublie les classes moyennes. Cela pourrait rapidement déstabiliser des quartiers, avec le risque de reconstitution de ghettos là où il faut de la mixité. Les budgets des offices HLM seraient ponctionnés par l’Etat, alors qu’à Paris, cela fait longtemps qu’ils réinvestissent leurs marges pour construire ou rénover. On verrait donc le parc de logements péricliter. Plus largement, à Paris, nous menons depuis quinze ans une politique qui vise à percuter un marché de l’immobilier qu’on ne peut pas complètement réguler.

On a quand même réussi à le réorienter avec une politique délibérée de préemption et de construction de logements sociaux. A chaque fois, l’idée est de parvenir à un équilibre : un tiers des appartements pour des gens en difficulté, un tiers pour des catégories populaires bénéficiant des APL et un tiers pour les classes moyennes qui n’arrivent pas à trouver un logement dans le parc privé au prix du marché.

C’est à la fois de la dentelle et un acte budgétaire majeur : 3 milliards d’euros sur les 10 milliards du plan d’investissement de ma mandature. On le fait car on veut maintenir à Paris des populations à la sociologie diverse. L’Etat veut imposer des économies drastiques aux offices HLM… Les taxer est à courte vue. Et c’est très inquiétant.

(…)


Matthieu Ecoiffier – interview paru dans « Libération », l’article titré « Anne Hidalgo : «Je suis d’un alter-monde» » – Source (Extrait)