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Oui, je sais bien, j’ai vu ça dans « Le point », revue ne rêvant que d’une société régie par et avec une autorité dictatoriale a sa tête. Toujours est-il que l’article qui suit, est interpellant dans la dérive de la gestion de l’État, la posture personnelle et la communication véhiculée par Emmanuel 1er. MC

Voici ce que dit Clément Viktorovitch, docteur en science politique, expert en rhétorique et négociation. Il enseigne à Science Po Paris, à l’ENA et à l’École de guerre.

La scène aurait pu être anodine.

Lundi dernier, jour de rentrée des classes, Emmanuel Macron était en visite dans une école à Forbach, en Moselle. Flanqué de son ministre de l’Éducation nationale, il déambule, inspecte, questionne. Des caméras sont présentes, bien sûr.

À quoi bon un tel déplacement, si ce n’est pour y pêcher quelques images savoureuses ?

Seulement voilà, les caméras sont généralement accompagnées de leurs journalistes. Et ceux-ci ont une détestable habitude : ils posent des questions.

C’est l’un de ces reporters qui va provoquer l’ire du président de la République. Interrogé à plusieurs reprises sur sa stratégie de communication, Emmanuel Macron répond, agacé : « Les journalistes ont un problème. Ils s’intéressent trop à eux-mêmes et pas assez au pays. (…) Vous ne me parlez que des problèmes de communication et de problèmes de journalistes, vous ne me parlez pas de la France. »

Arrêtons-nous un instant, pour être sûr de bien comprendre.

Le président de la République est en déplacement dans une école. Il n’est pas venu prendre des décisions, conduire des négociations, recueillir des informations ou entamer une réflexion. Non, il est ici pour se faire filmer en train de déjeuner à la cantine avec des écoliers. Il est ici pour tourner des images et montrer son visage. En un mot : il est ici pour communiquer. Et voilà qu’un journaliste oserait l’interroger sur… sa communication ? Quel toupet !

Bref. Écourtons là ce couplet : l’hypocrisie de la remarque est si confondante qu’elle mérite à peine notre attention. C’est plutôt ce qui transparaît en filigrane qui doit nous interpeller. Car loin d’être un événement isolé, cette déclaration du chef de l’État évoque d’autres propos.

Il y a quelques semaines, alors que sa cote de popularité s’effondrait et que les citoyens semblaient manifester une certaine appréhension à l’égard des réformes à venir, Emmanuel Macron déclarait : « Les Françaises et les Français détestent les réformes. (…) C’est un peuple qui déteste cela. »

Ces deux déclarations reposent sur des ressorts rhétoriques similaires.

Dans un cas comme dans l’autre, le raisonnement pivote sur une généralisation abusive – « les Français », « les journalistes » – qui permettent de frapper de discrédit tout un groupe d’individus en se fondant sur les torts supposés d’une partie d’entre eux. Aussi vieux que fallacieux, le procédé ne peut qu’attirer notre réprobation. Cette généralisation permet ensuite d’ouvrir sur un type d’argumentation bien spécifique : le registre ad personam.

Plutôt que de chercher à réfuter la position de ses contradicteurs, Emmanuel Macron s’emploie à disqualifier la légitimité de ceux qu’il présente comme des adversaires. Un reporter l’interroge sans ménagement sur sa communication ? Ce n’est pas que celle-ci soit mauvaise, ce sont les journalistes qui ne s’intéressent pas à la France.

Les sondages d’opinion sont cruels à l’égard du chef de l’État ? Ce n’est pas que les réformes soient contestables, ce sont les Français qui ne sont pas réformables.

Avec Macron ou contre la France

On commence ainsi à deviner, chez le président de la République, une représentation pour le moins inquiétante de sa fonction. Il y aurait d’un côté Emmanuel Macron, serviteur dévoué de cette « France héroïque » avec laquelle il entend renouer, et de l’autre les « forces de l’ancien monde », engluées dans les idées du siècle passé. Dans une telle vision du monde, celui qui formule un désaccord avec le chef de l’État manifeste nécessairement son opposition avec l’intérêt du pays.

On est avec Macron, ou contre la France. Je force le trait, bien sûr. À l’excès, peut-être. Il ne s’agit nullement de qualifier Emmanuel Macron de dictateur en puissance. Mais de rappeler cette règle élémentaire du débat démocratique : en politique, rien n’est jamais intrinsèquement bon ou mauvais, juste ou injuste. Tout est toujours affaire de choix et d’incertitude. Personne ne peut se targuer de connaître la vérité, nul ne dispose du monopole de l’intérêt national, et chacun a le droit d’exprimer un désaccord sans se voir, pour autant, rejeter parmi les adversaires de la nation.

On peut être contre Macron, sans être contre la France.


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