Mots-clefs

La géographie est une discipline souvent méconnue et négligée. Elle constitue pourtant une discipline de synthèse, à la croisée de la physique et du social, résolument pluridisciplinaire.

La géographie française est en crise, disent les géographes eux-mêmes. Elle est ignorée des mass media. Nul n’en parle ni par les ondes ni dans la presse. Quand l’opinion et le ministère se sont aperçus que le Français moyen a oublié, ou n’a jamais appris la chronologie et par suite ignore l’histoire de son pays comme celle du reste du monde, la géographie, liée traditionnellement à l’histoire dans les divers ordres d’enseignement, a failli être oubliée.

Et pourtant les régions françaises sont appelées à une vie administrative et économique nouvelle ; des points chauds, singulièrement dangereux à l’ère atomique, se multiplient de l’Amérique centrale à l’Afrique et au Moyen-Orient. On déplore des famines, l’extension de l’érosion et de la désertification, les pollutions de l’air et des eaux ; on redoute l’épuisement des ressources dans un monde trop petit, que l’on dit surpeuplé. Les géographes pensent que la géographie devrait contribuer à comprendre notre monde contemporain. […]

Géographie physique et géographie humaine

Deux géographies ?

  • La crise de la géographie n’est-elle qu’une querelle d’épithètes ?
  • Ou bien a-t-elle abouti à une scission entre une géographie physique devenue naturelle et une géographie humaine devenue sociale ? […]

Les géographes humains ont pu, dans les années 1950, refuser à la fois la domination de la géographie physique et le déterminisme naturel en affirmant que la géographie est essentiellement science de l’aménagement de la nature par les sociétés humaines, science volontariste et optimiste, qu’en conséquence l’étude des déserts chauds et plus encore glacés ou des forêts «vierges », froides ou chaudes, ne sont pas du domaine de la géographie. La géographie nouvelle est plus ou moins d’accord avec la définition mais n’écarte pas les facteurs naturels dans le choix des paramètres qui interviennent dans les systèmes ou sous-systèmes.

Les géographes naturalistes sont à la fois plus audacieux et plus raisonnables encore : ils admettent fort bien que l’homme est un facteur de plus en plus dominant de la transformation de la nature, ils s’intéressent aux actions qui ont été qualifiées d’anthropiques et qui interviennent dans les écosystèmes des botanistes et, plus encore, dans les géo-systèmes, plus globaux, concernant des espaces géographiques, naturels, humains, anthropisés ou non, dont les éléments naturels sont dominants ou secondaires. […]

Nos campagnes nous fournissent vivres et autres matières premières, oxygène, lieux de vacances, etc. Mais, chaque année, des catastrophes naturelles, inondations, sécheresses, ouragans, avalanches, glissements de terrain, tremblements de terre, incendies de forêt, pollutions des eaux maritimes ou fluviales témoignent que nos progrès technologiques accélérés sont incapables d’empêcher nos paysages, pour humanisés qu’ils soient, de rester « naturels ». Bien au contraire, ces progrès peuvent être eux-mêmes causes de catastrophes. […]

Les exemples d’interrelations entre géo-systèmes et systèmes sociaux pourraient être multipliés à l’infini. Ils sont du reste de moins en moins contestés dans une fin de siècle où s’aggravent des inquiétudes de plus en plus angoissées sur les ressources mondiales et la croissance de la population. Les terres dites vierges, chaudes ou froides, forestières ou désertiques n’échappent pas au domaine géographique, puisque leurs espaces et leurs ressources sont de plus en plus l’espoir de l’humanité.

L’aventure humaine depuis la révolution néolithique est essentiellement l’occupation de l’espace exploitable, continents et, aujourd’hui océans, leur exploitation, dans le cadre de systèmes de production et de structures sociopolitiques, conflictuelles dans le temps et dans l’espace. Les sociétés humaines sont parvenues à un développement global tel que les techniques permettent une exploitation de plus en plus efficace, aussi bien, à l’ère atomique, qu’un suicide collectif. La géographie peut jouer un rôle majeur dans l’évaluation de ce bilan, la géographie physique et humaine, naturelle et sociale. […]

Une discipline de synthèse, une philosophie de l’espace

Il n’y a donc qu’une géographie et elle doit assumer ses deux épithètes, au risque d’être mal comprise. Elle peut paraître ambitieuse, lorsqu’on la proclame discipline de synthèse, une philosophie de l’espace en somme. Expressions qui aujourd’hui provoquent inévitablement scepticisme et sourires. Elles expliquent la méconnaissance et l’indifférence des média qui croient devoir avoir recours à des techniciens et à des spécialistes pour informer sérieusement le public.

Or de quoi le géographe est-il spécialiste ?

Certes, il s’oriente vers des domaines particuliers des sciences de la nature ou des sciences sociales et à l’intérieur de ces sciences, mais il se spécialise le moins possible. Cette attitude explique aussi la méfiance fréquente des disciplines voisines. Le géographe admet du moins, de plus en plus en France, plus tardivement qu’ailleurs, que les travaux de recherche efficaces ne peuvent se concevoir et se poursuivre qu’en équipes, entre géographes diversement orientés ou mieux entre équipes pluridisciplinaires où, en principe, il éveille l’attention sur telle ou telle relation qui dans un système ou dans un modèle peut passer inaperçue. […]

La synthèse régionale est sans conteste dépassée qui combinait trop souvent les données physiques et humaines en descriptions catalogues. Elle avait établi la réputation de l’École française mais avait été considérée comme principale responsable de la crise au point qu’on l’avait à peu près éliminée de l’enseignement secondaire. En dehors des ouvrages destinés au grand public, elle n’est, elle aussi, concevable qu’en équipes ; mais elle prend à nouveau de l’importance dans la mesure où, en France, plutôt plus tardivement qu’ailleurs, la géographie apparaît science de l’aménagement, donc applicable, science de l’organisation spatiale à diverses échelles, de la région à l’État et au groupe d’États ; elle prend partout une importance dont témoignent des tensions multipliées. La géographie, dans ses diverses acceptions, tend ainsi à sortir de l’université qui la coupait de la réalité vivante.


Jean Dresch (1905-1994), géographe et résistant français, directeur de l’Institut de géographie de Paris (1960-1970), vice-président de l’Union géographique internationale (UGI) de 1968 à 1990. Extraits de « Géographie d’hier et d’aujourd’hui » publié par La Pensée n°239 mai-juin 1984, à l’occasion du 25e Congrès international de géographie qui s’est tenu à Paris.