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La « libération » du travail

La « libération du travail » traduit en novlangue macronienne la volonté de défaire toutes les protections contre l’exploitation du travail qui avaient été arrachées par des luttes au XIX et du XXe. Cela signifie moins de protections, plus de flexibilité, plus de travail le dimanche.

Le nouvel affaiblissement des syndicats qui en résulte est applaudi par le patronat. Le gouvernement va également s’attaquer à la remise en cause du système de protection sociale avec l’étatisation de l’assurance-chômage, gérée par les partenaires sociaux, et son financement par l’impôt.

L’accentuation de l’ordre libéral européen

La poursuite du plan de rigueur était déjà inscrite dans les engagements que la France a souscrits auprès de l’union européenne jusqu’en 2019. Cela signifie une pression accrue sur les collectivités et leurs dépenses et subventions et la mise en place à plus grande échelle de partenariats public-privé dans de nouveaux secteurs, notamment l’action sociale, et une nouvelle montée en charge des appels d’offres.

En fait, Emmanuel Macron définit presque entièrement ce que va être sa politique en acceptant d’emblée, comme l’avait fait François Hollande, le traité budgétaire européen et les orientations préconisées par les instances communautaires, qui réclament la poursuite de la rigueur, la remise en cause de travail et de la protection sociale, la signature de TAFTA, CETA, TISA, etc. Les principales mesures mises en avant laissent de côté beaucoup d’enjeux centraux pour notre société.

Le glissement vers un régime autoritaire ?

Emmanuel Macron déclare que pour être efficace, il faut être « le moins possible » à décider. Le Président entend exercer « toutes les prérogatives que lui donne la constitution de la Ve République », y compris celles qui mettent la démocratie parlementaire entre parenthèses. En effet, la feuille de route fixée au gouvernement est plutôt inquiétante pour les libertés et les institutions républicaines :

Le gouvernement va recourir aux ordonnances dès le début de la législature pour faire passer la réforme du code du travail.

L’état d’urgence sera institutionnalisé, la répression et la politique de la peur encore renforcées. Comme par le passé, la peur est entretenue comme un moyen du gouverner. Toutes ces mesures, officiellement destinées à lutter contre le terrorisme, continuent de s’appliquer à la répression de toute contestation militante, qu’il s’agisse du droit à la solidarité envers les réfugiés, des lanceurs d’alerte ou la lutte contre les grands projets inutiles.

L’État libéral se substitue à l’État de droit. Emmanuel Macron entend rompre avec le modèle d’un État républicain garant des droits fondamentaux. Les corps de l’État, qui assuraient cette continuité, sont remis en cause. Les fonctionnaires sont invités à faire allégeance au nouveau pouvoir. Une partie des hauts fonctionnaires seront remplacés, selon la méthode américaine du « Spoil system ».

Le rôle du Parlement sera réduit. La représentation nationale passe de 577 élus à 385 députés, d’où un éloignement des élus des populations et des territoires. Le temps législatif serait réduit à 3 mois par an. Les amendements rejetés en commission n’auront pas le droit d’être présentés à nouveau dans l’hémicycle, il sera impossible de réorienter un projet de loi.

Tout cela signifie un renforcement du pouvoir personnel du Président de la République.

Le Président de la République est présenté comme un homme providentiel, qui se propose de « changer à jamais le visage de la France ». Ce programme de rupture annoncé pour les prochains mois a des parfums bonapartistes (en 1799, face à la déliquescence des institutions). En 1851, Napoléon III, plébiscité par un référendum, a donné pendant 20 ans un pouvoir sans partage au capitalisme industriel, avec de fortes restrictions des libertés. On n’en n’est pas là, mais il est légitime de s’inquiéter.

Ne pas sous-estimer la capacité tactique d’Emmanuel Macron

Le débat télévisé contre Marine Le Pen a montré qu’Emmanuel Macron est un technocrate qui a accédé au pouvoir politique. Un bon technocrate, qui travaille ses dossiers. On constate déjà, malgré son intention de déléguer, qu’il entend contrôler l’ensemble de l’action gouvernementale.

L’autre force d’Emmanuel Macron, qui lui a permis de gagner, est de savoir écouter les critiques et les positions, d’être pleinement présent à ses interlocuteurs et de réagir très rapidement. Emmanuel Macron écoute pour analyser les positions, prend la mesure de la détermination des parties, crée un rapport de forces, puis négocie en restant inflexible sur l’essentiel. Il s’agit d’une guerre de mouvement, où la rapidité d’exécution est essentielle. Il ne faut pas sous-estimer la capacité tactique d’Emmanuel Macron.

Des ouvertures probables sur des questions de société

Les premiers pas du gouvernement, comme le choix des ministres, illustre bien cette capacité tactique. La presse annonce avec force que les allocations chômage sont relevées au ler juillet, sans mettre l’accent sur le pourcentage extrêmement faible de 0,65%, (soit 5 euros pour un chômeur qui touche 800 euros par mois !). On peut s’attendre à des ouvertures sur des questions sociétales, par exemple en matière d’aménagement du territoire, de politique du handicap, d’écologie, qui ne remettent pas en cause l’axe essentiel de la libéralisation. Des initiatives parlementaires sur de tels sujets pourront donner l’impression aux députés qu’ils ont un rôle réel. Le nouveau pouvoir semble plus souple, plus habile, ce qui tranche avec la raideur de Manuel Valls ou les politiques réactionnaires développées par certains élus régionaux.

Ces ouvertures vont séduire une partie des classes moyennes, dès lors que les motifs très partiels d’indignation qu’elles avaient développés contre le système sont satisfaits par des mesures également très partielles, d’autant que chaque mesure s’accompagne d’une intense campagne de communication.

Un président philosophe ?

Emmanuel Macron se targue aussi d’être philosophe. Il se réfère souvent à Paul Ricœur, à Emmanuel Mounier, à Amartya Sen, c’est-à-dire des auteurs dont la pensée est en forte opposition avec ce qui précède. Mais son personnalisme semble être un personnalisme très «aménagé », très «personnel ». Alors que pour Mounier tout est relation et respect de l’autre, on assiste ici à une sanctification de l’entrepreneur individuel dominateur. Emmanuel Macron développe « à la fois » (comme il le dit souvent) l’un et l’autre discours. Cette prise en compte de l’humain ressemble au pâté d’alouette : une brouette de libéralisme, une pincée d’humanisme. Elle permet de tenir un discours à la fois libéral (antisocial) et humaniste. Les postes-clés sont majoritairement attribués à des ministres néolibéraux ou sécuritaires, et quelques ouvertures traduisent l’autre discours, mais avec l’injonction de se soumettre « loyalement » à la logique dominante.

Mais ce double discours est également porteur de contradictions internes qui peuvent conduire à des décisions différentes sur certains sujets de société. Il faut se méfier d’une vision trop manichéenne et ne pas sous-estimer la complexité du personnage.

La recherche d’un néolibéralisme de seconde génération.

A travers toutes les mesures envisagées par Emmanuel Macron, on peut discerner de sa part et de ceux qui le soutiennent la recherche d’un nouveau style, d’une sorte de synthèse dans laquelle les éléments essentiels du capitalisme (accumulation des profits, prééminence de l’entreprise et de l’initiative individuelle dans un cadre de concurrence dure, avec « permis de tuer ») seraient accrus, mais en y incorporant des éléments permettant de le rendre attractif et acceptable pour les nouvelles générations. Alors que le premier néolibéralisme, dans la tradition de Hayek et de la Société du Mont-Pélerin, était ouvertement antidémocratique, on voit se dessiner aujourd’hui dans différents pays un néolibéralisme de seconde génération qui se réclame de l’égalité des chances, de l’inclusion et de la responsabilisation de l’individu. Celui-ci entend remplacer les solidarités institutionnalisées de l’État social par une situation dans laquelle les entreprises prendraient en charge une part croissante de la gestion des affaires publiques, prétendant s’occuper de l’intérêt général, moyennant certaines règles de bonne conduite.

Il faut donc s’attendre à des programmes destinés à « humaniser » la loi d’airain de la compétitivité, en faveur du monde rural, les personnes handicapées, de « ceux qui ont moins », dès lors que l’essentiel n’est pas remis en cause. Sur ce plan, on peut faire confiance à la souplesse tactique d’Emmanuel Macron. Il reste à pour autant un adepte de l’ordolibéralisme, inflexible sur l’essentiel, tenant une politique qui écrasera y compris ceux qui auront été séduits.


Collectif des associations citoyennes