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Ils sont une centaine de journalistes, analystes et caméras du monde entier attendent ce moment crucial avec tension. Les photographes mitraillent la quinzaine d’élus installés sur l’estrade qui fait face à un siège vide. Puis se tournent vers celui dont les révélations secouent les Etats-Unis, James Comey qui, impassible, traverse la salle d’un pas rapide

Face à lui, les membres de la puissante commission du renseignement du Sénat américain. Très pâle, mâchoire serrée et yeux cernés, l’homme s’apprête à dérouler un nouvel épisode de ce qui pourrait bien être le plus grand scandale outre-Atlantique depuis le Watergate.

Un mois plus tôt, le 9 mai, James Comey a été limogé par Donald Trump. Une révocation brutale qui soulève de nombreuses questions. L’ancien boss du FBI était en charge de l’enquête sur l’ingérence supposée de Moscou dans la campagne présidentielle américaine de 2016 et sur les liens présumés entre des membres de l’équipe Trump et la Russie. La veille de son grand oral, Comey a livré des mémos.

Sept pages de notes où il raconte ses entretiens surréalistes avec le milliardaire président. Sur la base de ces déclarations, les sénateurs veulent comprendre si oui ou non Trump a exercé des pressions sur James Comey afin d’influer sur le cours de l’enquête. Une interférence de nature à motiver une procédure de destitution du président américain.

L’enjeu tient le pays en haleine. Depuis le mardi 6 juin, plusieurs chaînes de télévision ont lancé le compte à rebours de l’événement diffusé en direct. (…) Limogé pour des raisons fallacieuses, James Comey tient d’abord à dénoncer les “mensonges” de l’administration Trump et à défendre “l’indépendance” du FBI.

Avant de se soumettre aux questions des sénateurs. Sans trembler, il se confie. “J’estime qu’il m’a limogé à cause de l’enquête russe.” Il parle ensuite de son “malaise” face à un Président de plus en plus pressant, de cette “impression” que Trump pouvait le “licencier s’il ne (le) considérait pas assez loyal”. Pourquoi dès lors avoir gardé le silence ? “Je ne sais pas”, déclare-t-il, invoquant “un manque de présence d’esprit”.

Quant à la question décisive de savoir si le Président a explicitement tenté de le faire renoncer aux poursuites contre son ancien conseiller à la sécurité, Mike Flynn, soupçonné de liens avec la Russie, Comey botte en touche. “Ce n’est pas à moi de dire si la conversation que j’ai eue avec le Président avait pour but de faire obstruction à la justice.”

Pour autant, l’affaire ou plutôt les affaires (…) débutent il y a presque un an lors de la course à la Maison Blanche. A propos des mails d’Hillary Clinton. La candidate démocrate est alors dans le viseur du FBI pour avoir utilisé sa messagerie personnelle quand elle était secrétaire d’Etat aux affaires étrangères.

Un bras de fer entre deux profils que tout oppose

En juillet 2016, James Comey annonce publiquement la fin des poursuites. Il s’attire les foudres d’un Donald Trump qui dénonce “un système truqué”. Une opinion qui change du tout au tout fin octobre lorsque le chef des fédéraux ouvre à nouveau l’enquête. Trump salue alors avec “respect” la décision d’un homme qui a “du cran”. Deux jours avant l’élection, bis repetita : Comey abandonne les poursuites. Mais le mal est fait et Clinton perdra.

Donald Trump vient de remporter la partie. A partir de là, une étrange relation se noue entre le president-elect et celui qu’il appelle désormais Jim”. Une relation que James Comey analyse devant le Sénat comme une tentative de “parrainage” du Président sur un organe indépendant.

Un “parrainage” qui prend vite une allure de bras de fer entre deux profils que tout oppose. D’un côté, un trublion trapu à mèche folle, milliardaire fantasque sans expérience politique. Un 45e président des Etats-Unis élu à la surprise générale et empêtré dans des affaires qui pourraient lui coûter sa place.

De l’autre, un géant flegmatique de 2,03 m, au physique d’acteur de sitcom des années 1980. Un homme au parcours irréprochable, au-dessus de tout soupçon. A la fois professeur de droit, gestionnaire, fonctionnaire réputé incorruptible et indépendant. Nommé à la tête du FBI en 2013 par Barack Obama, il était censé y rester dix ans. Le super agent fait consensus tant chez les Démocrates que chez les Républicains. (…)

Un Président de plus en plus pressant

Le virage intervient début mars lorsque Donald Trump se fend d’un tweet où il assure qu’Obama l’a mis sur écoute. Un brin ironique, Comey confie : “Avec tout mon respect pour les tweets du Président (…), je n’ai aucune information qui (les) confirme.” A partir de là, tout s’emballe.

De plus en plus pressant, le Président continue d’appeler le chef du FBI. Toujours pour savoir ce qu’il en est du “Russiagate” dont les révélations quotidiennes commencent à sérieusement l’inquiéter. En avril, lors de leurs dernières discussions,

Donald Trump parle de ce “nuage” qu’il faudrait dissiper. A plusieurs reprises, il enjoint Comey de dire publiquement qu’il n’est pas mis en cause. Refus de Comey. Trump se fait grinçant, rappelant qu’il a été “très très loyal” avec lui et que “ce serait bien de faire savoir” qu’aucune enquête ne le concerne.

Second refus de Comey. Le dernier. Un mois après, “Jim” est limogé d’un simple communiqué. Stupéfait, il l’apprend à la télé. En conférence de presse, Trump se fait insultant et le traite de “fanfaron” qui “n’a pas fait du bon travail”. (…)


D’après un article signé Pierre Bafoil – Les Inrocks – Source (extrait)