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Ce texte date d’Octobre 2015, aujourd’hui il n’est que plus d’actualité.

A bien des égards, la gauche semble être un de ces carrefours où se rencontrent les grands problèmes politiques de notre temps. Qu’il s’agisse de stratégie électorale ou de contenu programmatique, la gauche constitue une sorte de croisée des chemins embrumée où il est aisé de se perdre.

Une vieille histoire de trahisons

Si le sens même de la gauche fait difficulté, la raison paraît en premier lieu être contextuelle. On y perd ses repères et son latin parce qu’un gouvernement (hollande–Ayrault puis Valls) dit de gauche applique une politique qui ressemble en tout point de vue – peut-être est-elle pire encore – à celle de son prédécesseur de droite (Sarkozy-Fillon).

En affirmant il y a quelques mois que « la gauche peut mourir »l’ex premier ministre Manuel Valls aurait ainsi formulé une sorte de prophétie auto réalisatrice.

  • Faire de François Hollande et de ses alliés les fossoyeurs de la gauche « véritable » ne manque évidemment pas de pertinence, car c’est bien ce qu’ils sont.
  • et Lionel Jospin ?
  • et François Mitterrand ?
  • N’a-t-on pas assisté à d’importantes vagues de privatisations sous le gouvernement de la gauche plurielle ?
  • N’avait-on pas déjà vécu le tournant de la rigueur dans les années 1980 ?

Et on pourrait remonter bien au-delà.

On le voit, l’histoire de la « trahison » de la gauche est déjà une bien vieille histoire.

S’il existe de nombreuses raisons de penser que l’offensive libérale menée depuis 2012 par le Parti socialiste au pouvoir ouvre une page nouvelle dans l’histoire de la gauche, il n’est pas certain que ce fait suffise à expliquer une désorientation qui frappe désormais jusqu’à la notion même de gauche. Il semble qu’il faille y ajouter un autre facteur : la centralité qu’occupe depuis maintenant au moins quatre décennies la référence à la gauche dans le discours des organisations qui s’en réclament. Il est crucial aujourd’hui de questionner la gauche car la gauche est devenue un véritable fil conducteur pour les communistes, notamment dans la manière qu’ils ont de se percevoir eux-mêmes et de se définir.

La gauche, une évidence ?

C’est à dessein que nous disons qu’elle est devenue ce fil conducteur qu’elle n’a pas toujours été, en tout cas pas toujours sous cette forme. Aussi surprenant que cela puisse paraître, une figure telle que Marx n’y fait presque jamais référence. Alors comment comprendre que ce concept né sur les bancs du Parlement et presque aussi mouvant qu’une anguille tant il englobe de réalités différentes depuis plus de deux siècles soit devenu un marqueur identitaire aussi fort pour le camp progressiste au sens large ?

Les raisons sont multiples et on gagnerait sans doute à analyser le glissement qui a pu s’opérer entre des notions autrefois plus en vogue comme celle de mouvement ouvrier, et celle de gauche, désormais pour ainsi dire passage obligé. Mais le point qu’il nous semble falloir avant tout retenir ici est le suivant : depuis les années 1970 pour le moins, la gauche est passée du rang de simple positionnement relatif sur l’échiquier politique à celui de projet de société.

Le programme commun en est sans doute l’un des symboles les plus significatifs. Et c’est ce projet de société que François Hollande et son gouvernement ont à coup sûr trahi, s’inscrivant en cela dans un mouvement qui les précède et les dépasse. Les conséquences de cette trahison sont aussi le cœur de notre problème. À cet égard, l’enjeu le plus emblématique est sans doute celui du rapport entre gauche et classes populaires.

Si la montée de l’abstention va de pair avec les renoncements de la gauche, il n’y a évidemment pas là une pure coïncidence. La coupure nette qui existe désormais entre les représentants de la gauche et de larges franges du public qui a le plus intérêt à ce que les choses changent fait presque aujourd’hui figure de lieu commun. Elle a même été théorisée par les chantres de la gauche libérale. Il suffit de penser au think tank Terra Nova, principal promoteur et artisan de la réorientation du Parti socialiste des problématiques sociales vers les problématiques dites « sociétales ».

Elle correspond par ailleurs à un mouvement de fond qui a touché l’ensemble de la social-démocratie européenne au cours de la seconde moitié du XX° siècle. Car il est clair qu’il serait trop simple, comme certains média se plaisent à le faire, de présenter les choses unilatéralement sous l’angle inverse : le peuple aurait abandonné la gauche. Ce peuple souvent fantasmé mais rarement étudié serait en proie au racisme le plus primaire, ressentirait en permanence une insécurité physique et culturelle, aspirerait à un gouvernement autoritaire…

Bref, il n’attendrait que ce Front national qui lui tend les bras. Si la question de la droitisation de la société mérite d’être étudiée de près et ne saurait être balayée d’un revers de main, repeindre le peuple en troupeau de beaufs réactionnaires permet souvent aux organisations politiques qui ont préféré renoncer à s’adresser aux classes populaires de se dédouaner à peu de frais.

Le rôle que joue aujourd’hui le clivage droite-gauche au sein de la société française et la manière dont il s’articule avec un autre clivage plus fondamental encore, le clivage de classe. Si l’on prétend redonner sens à la gauche, cette analyse est indispensable. Sans elle, il paraît vain de juger des perspectives controversées qui énoncent d’une manière ou d’une autre que le clivage droite-gauche est caduc.


 Jean Quétier. LA REVUE DU PROJET – OCTOBRE  2015