Trois questions à Anne Nivat

Reporter de guerre indépendante, Anne Nivat a sillonné les terrains dangereux au péril de sa vie. Auteur d’une dizaine d’ouvrages dont « Chienne de guerre » (prix Albert-Londres 2000), elle répond à mes questions à l’occasion de la parution de son dernier ouvrage : « Dans quelle France on vit », aux éditions Fayard.

  1. Vous décrivez des Français qui souffrent mais qui luttent. Votre voyage auprès des gens à qui on ne donne jamais la parole ne vous conduit pourtant pas au pessimisme le plus noir. Pourquoi ?

Mais pourquoi serais-je pessimiste ? Parce que tout le monde l’est ? Mon travail d’enquête de deux années, fidèle à la méthode qui est la mienne depuis 17 ans – seule à sillonner des pays en guerre, dans des sociétés détruites – ne démontre en rien qu’il faille être pessimiste pour l’avenir de la France, un pays moderne et riche, et qui, justement, n’a pas à souffrir de la guerre. La France a été attaquée sur son sol par des terroristes français mais elle n’est pas un théâtre d’opérations de guerre. Je crois en l’humain et en ses ressources, et c’est cela que montre —sans démontrer— inlassablement, mon travail de terrain, où que je pose mon regard :  même si la plupart des Français rencontrés à Laon, Lons-le-Saunier, Laval, Montluçon, Evreux ou Ajaccio restent très critiques envers les différentes politiques menées en leur pays ; même si, parfois, ils ont du mal à joindre les deux bouts et à s’estimer « heureux », ce sont des femmes et des hommes qui ont de la ressource, et surtout, une capacité à vivre les yeux ouverts, sans déni. Ils font de plus preuve d’une finesse d’analyse sur leur propre situation personnelle ainsi que, plus largement, celle de leur pays, qui les honore.

Nous avons les hommes politiques que nous méritons et ce livre n’est pas une analyse politique de ceux qui nous gouvernent : c’est une résonance, une expression, sourde et profonde, de ceux qui vivent ici, en France, et qui ne s’expriment d’habitude pas ou peu, parce qu’on ne leur donne habituellement pas la parole, ou alors, dans des circonstances bien particulières : un angle médiatique précis, ou une campagne électorale. Je pars du principe qu’avant de juger, mieux vaut s’informer sur une situation, à travers ses moindres paradoxes et jusque dans ses détails les moins reluisants et parfois, les moins attirants. C’est ce que j’ai fait en me rendant sur ce terrain à la fois proche et lointain : la France, qui n’a rien de différent, finalement, de mes précédents terrains de guerre, en ce sens que nous autres, humains, avons finalement tous les mêmes préoccupations : vivre sereinement, avoir une activité qui nous permet de nous « réaliser », et de donner un avenir à nos enfants.

  1. Vous racontez le cas terrible d’une femme qui s’est défenestrée : « maintenant, ma souffrance on la verra », dit-elle.

Cette histoire abominable, d’une violence crue et démente illustre bien, à mon sens, la société qui est la nôtre aujourd’hui. Elle m’a été rapportée par une de mes interlocutrices à Laon, une ville-chapitre dans laquelle je tente de narrer le « sentiment de déclassement ».  La personne qui me raconte l’histoire s’appelle Maryline, a 37 ans, est infirmière en milieu psychiatrique dans la région de l’Aisne. Ancienne foraine, Maryline a passé sa vie entière à aider les autres, notamment dans cet hôpital psychiatrique départemental de Prémontré où elle m’emmène. C’est là qu’elle a vécu ce moment atroce : la défenestration d’une femme tétraplégique qui lui avait confié, juste après son acte : « au moins, ma souffrance, maintenant, elle se voit ».

Qu’est-ce que cela veut dire ? Que certains d’entre nous n’en peuvent plus de souffrir en silence, qu’ils veulent s’exprimer sur cette souffrance mais aussi être considérés. Cette volonté d’exister est ici paradoxalement portée à son summum. Je l’ai constatée à plusieurs reprises au cours de ce « tour de France ». Ainsi, de ces adolescents de 18 et 20 ans, deux garçons de bonne famille à Laval, catholiques pratiquants, comme leurs parents, dont je comprends, au détour de notre conversation après la messe dominicale, qu’ils se sentent « jaloux » des jeunes garçons musulmans de leur âge, parce que ces derniers sont, à leurs yeux, plus « visibles » dans les médias, « existent davantage » à leurs yeux.

Ecouter les doléances de chacun, quelles que soit leurs convictions politiques ou religieuses, a été une constante de cette enquête, afin de les retransmettre, pour que nous puissions chacun, en notre fort intérieur, « digérer » l’information et nous rendre compte de ce que notre « vivre-ensemble » est devenu. Pour moi, il ne faut fermer les yeux et les oreilles sur rien, tout écouter, prêter attention à tous les discours, afin de pouvoir les connaître, en débattre, et, éventuellement, les circonscrire.

  1. De la question du voile présente dans chaque ville visitée à un lieu de culte musulman incendié à Ajaccio sans réelle réaction des pouvoirs publics (qui avaient été avertis du risque), pensez-vous que la France réglera la question de sa relation difficile avec l’islam ?

La question du voile et, plus largement, celle de la cohabitation en France entre différents cultes, à l’heure où le religieux semble être devenu le refuge privé de beaucoup de nos compatriotes, reste épineuse. Il n’y a pas qu’à Laval, lors de conversations avec des jeunes catholiques, que le religieux a montré son importance : à Ajaccio, où des événements inquiétants se sont produits au lendemain du caillassage d’un véhicule de pompiers dans la nuit du 24 au 25 décembre 2015, plusieurs de mes interlocuteurs m’ont avoué être souvent « désemparés », parfois « agacés » par la visibilité des femmes voilées qui résident dans certains quartiers. Ils sont aussi surpris par leur nombre, dont chacun assure – sans aucun fondement statistique —, qu’il a augmenté. C’est un discours que j’ai entendu dans toutes les villes « moyennes » où j’avais décidé d’enquêter. En affirmant leur identité, ces « Belphégors du 21ème siècle », comme les qualifie une de mes interlocutrices, font très peur, quelles que soient leurs motivations personnelles, « alors que nous, on a peur de perdre la nôtre, d’identité », n’hésitait pas à accuser une institutrice locale.

Mon choix, à Evreux, d’écrire quelques pages, en fin de chapitre, à propos de femmes voilées par leur propre souhait, et heureuses de l’être —la conseillère Pôle Emploi de l’une d’elle affirme même qu’elle est « la joie de vivre personnifiée » ! —, a même choqué jusqu’à certains de mes collègues journalistes, qui m’en ont fait la réflexion, comme si cela n’avait pas lieu d’être mis en avant ! Voilà bien la preuve de la puissance des stéréotypes et des idées reçues sur un sujet qui reste l’objet, si je puis dire, de tous les fantasmes. Avant de pouvoir prétendre régler cette question touchant aux identités multiples de la France d’aujourd’hui, encore faudrait-il être parvenu à montrer, dans toute la richesse de leur diversité, ces identités multiples et les revendications qui en découlent.


Le point de vue de Pascal Boniface  – Source Lettre N° 632 – IRIS