Mots-clefs

, , , , , , , ,

Le nouveau président français veut aller vite et loin dans la réforme de l’Union européenne. De quoi inquiéter les dirigeants voisins et la Commission ?

Le quotidien allemand « Süddeutsche Zeitung – Munich » s’interroge.

Il existe à Bruxelles quelques règles tacites qui, en temps normal, sont respectées. La plus importante d’entre elles, peut-être, exige de la Commission européenne qu’elle se tienne à l’écart des rivalités politiques internes aux États membres. Or le 23 avril au soir, le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, a saisi son téléphone pour faire une entorse à cette règle.

Il a appelé Emmanuel Macron et l’a félicité pour sa victoire au premier tour de l’élection présidentielle. Même dans les formes, Juncker ne cherche pas à afficher une impartialité. Macron incarne pour lui les valeurs de l’Europe. Il s’agit d’une élection “entre la défense de ce que représente l’Europe et une autre option, qui aspire à détruire l’Europe”.

La lumière au bout du tunnel ?

Cette franchise peu diplomatique a une raison pratique et une raison plus profonde. Sur le plan pratique, Juncker part du principe qu’elle ne lui nuira pas : les europhiles ne peuvent lui en vouloir d’une telle prise de position ; les europhobes, eux, votent de toute façon vraisemblablement pour Marine Le Pen. Mais Juncker a une raison plus importante : de son point de vue, l’avenir de Bruxelles se joue lors des élections françaises.

En mars, Juncker a présenté un livre blanc sur l’avenir de l’UE qui serait obsolète avec une europhobe comme Marine Le Pen au pouvoir. À Bruxelles, on pense déjà à ce qui arrivera après septembre [et les législatives allemandes]. En l’absence d’une entente entre Berlin et Paris, on sait d’expérience qu’il ne se passe pas grand-chose dans l’Union. Mais après les élections du Bundestag, si Angela Merkel est réélue ou si Martin Schulz devient chancelier, le nouveau duo avec Macron côté français pourrait réellement refaire bouger les choses dans l’UE. Ce serait, vu de Bruxelles, la lumière au bout du tunnel.

Il se peut toutefois fort bien que, pour beaucoup, les idées de Macron soient trop hardies. C’est en particulier dans la section berlinoise de la CDU [d’Angela Merkel] que les positions de cet homme de 39 ans sur l’avenir de l’union économique et monétaire se heurtent au scepticisme, voire à une opposition amère. Macron veut créer un budget pour la zone euro, assorti d’un ministre des Finances de la zone euro et d’un Parlement. De plus, au lieu d’être avant tout soumis au respect des règles fiscales, il veut que l’octroi de moyens financiers soit associé à l’imposition et à la politique sociale. Son programme ne dit toutefois pas comment tout cela fonctionnerait exactement.

Soulignons que de telles réformes nécessiteraient de modifier le traité de Maastricht, ce qui supposerait la tenue de référendums, en France aussi, avec tous les aléas qui vont avec. Rien que pour ces raisons, ces propositions ne sont pas réalistes, dit-on à Berlin. Le ministre des Finances Wolfgang Schäuble (CDU) répète sans cesse qu’il est favorable à un renforcement de la zone euro, mais contrairement à Macron il veut commencer par réduire les risques financiers dans les différents États de l’Union avant de parler de communautarisation. C’est pour cette raison, par exemple, que Schäuble continue de repousser le projet de système commun de garantie des dépôts.

Macron va devoir convaincre

Pierre Moscovici, commissaire européen aux Affaires économiques et monétaires, donne à Macron ce conseil : la France doit d’abord devenir crédible. Appliqué à l’union monétaire, cela signifie que Paris doit se plier au pacte de stabilité. “La France doit respecter les règles”, dit-il. Ancien ministre des Finances, socialiste, Moscovici connaît bien le problème : on aimerait dépenser plus que ce que l’État ne peut donner. Mais il ne tergiverse pas : ce n’est que quand la France prouvera qu’elle est capable de se conformer aux accords de politique fiscale qu’elle pourra de nouveau jouer un rôle de leader au sein de l’UE.

À Bruxelles, on est convaincu : comme par le passé, les propositions en faveur d’un renforcement de l’union monétaire doivent venir de Paris. À la Commission, Merkel et surtout son ministre des Finances sont par beaucoup perçus comme des freins à l’intégration. La question sera donc la suivante : comment Macron pourra-t-il convaincre le gouvernement allemand de donner, au sens propre, plus à l’Europe ?

Bien entendu, il peut croiser les doigts pour que le prochain locataire de la chancellerie s’appelle Schulz : nombre de ses propositions seraient dans ce cas probablement bien accueillies à Berlin. Cela étant, même le candidat du SPD sait que la plupart des Allemands ne supportent pas d’avoir l’impression de ne faire qu’envoyer de l’argent à Bruxelles pendant que d’autres continuent de faire des dettes.

Une chose est sûre, Macron ne sera pas le partenaire facile que certains à Berlin imaginent. Ses idées sont audacieuses. Et beaucoup sont encore vagues. Il propose d’instaurer une période de consultation de six à dix mois dans tous les pays de l’UE. Elle doit permettre d’établir une feuille de route qui aboutirait à un plan quinquennal pour l’Europe. Sur plusieurs points, Macron devra encore expliquer ce qu’il veut exactement. Il devra faire des compromis pour ne pas être bloqué par le Parlement français ; lors des élections législatives de juin, son mouvement En marche ! devrait à peine remporter une majorité.

Les élites s’interrogent

Bref, beaucoup de questions restent ouvertes. Et pour l’Allemagne il y a aussi celle-ci : quid de l’excédent commercial allemand, que Macron a critiqué pendant la campagne ? Va-t-il s’allier à la Commission européenne, qui se plaint depuis des années de l’excédent de l’Allemagne, mais qui ne peut rien faire en l’absence d’alliés puissants parmi les États membres ? Ou bien se ralliera-t-il à l’avis de Schäuble, qui souhaite renforcer la coopération entre les États et amoindrir les pouvoirs de la Commission ?

Toujours est-il que la Commission espère que, avec Macron à l’Élysée, ses propositions auront plus de poids. [Le 26 avril], dans le cadre de son travail sur le livre blanc sur l’avenir de l’Europe, elle [a présenté] un programme social pour l’Union. Il ne faut guère s’attendre à beaucoup d’enthousiasme de la part de Berlin.


Daniel Brössler et Alexander Mühlauer – Lu en traduction française sur le blog « Courrier International » – Source – En allemand  Lire l’article original