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Comment tisser des liens dans une société où coexistent quatre, voire cinq générations ? Où les grands-parents peuvent davantage qu’autrefois accompagner leurs enfants jusqu’à l’âge adulte, mais où les mutations familiales et professionnelles distendent les liens entre les différents groupes d’âge ?

En pratiquant l’intergénération !

« Depuis une dizaine d’années, de multiples projets de terrain ont vu le jour pour favoriser la cohésion entre les générations et susciter l’entraide, explique Carole Gadet, chargée des projets intergénérationnels auprès de l’Éducation nationale, chercheuse européenne sur le sujet et fondatrice de l’association Ensemble demain. Les domaines d’actions sont variés : de la sphère sociale (logement) à l’économie (emploi), de la vie culturelle (patrimoine, mémoire) aux loisirs, de la santé à l’éducation. »

Se loger : une préoccupation commune

D’autant que les jeunes et les vieux peuvent être touchés par les mêmes problématiques. Ainsi, lorsque la jeunesse peine à trouver des logements, les seniors rencontrent souvent des difficultés à rester à leur domicile sans souffrir de solitude. Les formules de cohabitation intergénérationnelle, qui ont vu le jour après la fameuse canicule de 2003, connaissent aujourd’hui un véritable essor CoSI, réseau de cohabitation solidaire intergénérationnelle rassemblant une trentaine d’associations et d’organismes à travers toute la France, a permis de former 5 600 binômes senior/jeune depuis sa création en 2004.

Des collectivités ont également franchi le pas : à Valenciennes, la municipalité et l’université ont mis en place un dispositif d’hébergement d’étudiants au domicile de personnes âgées de plus de soixante ans, en échange de services définis dans le cadre d’une convention bilatérale entre le « junior » hébergé et le « senior » hôte. L’habitat intergénérationnel, réunissant dans une même résidence des logements pour les personnes âgées et d’autres pour les familles, ou conçu autour d’espaces à partager, séduit également de plus en plus.

Agir contre l’âgisme dans l’univers professionnel

Dans le monde de l’entreprise aussi, les jeunes et les plus âgés éprouvent des sentiments analogues d’éviction et de dévalorisation. Des actions de mentorat, initiées par des seniors désireux de guider les jeunes lors de leur entrée sur le marché du travail ou de la création de leur entreprise, existent depuis de nombreuses années, au travers d’associations comme Egee ou Agir ABCD. Plus étonnant, est apparu récemment le mentorat renversé, où les jeunes – les « digital natives » – biberonnés aux outils numériques accompagnent les cadres seniors dans la transformation digitale de leur entreprise. De grands groupes (Danone, Orange, SNCF Réseau…) l’ont adopté, ainsi que des organismes telle l’antenne parisienne du réseau PWN (Professional Women’s Network).

Cette dernière propose aux jeunes femmes « geek » de 25 à 35 ans d’initier les femmes quinquagénaires à l’univers 2.0. Les seniors y gagnent de nouvelles compétences, et les représentantes de la génération Y élargissent leur réseau.

« Dans une période de crise et d’appauvrissement des populations, la cohabitation entre générations peut constituer un moyen de désamorcer les tensions sociales, rappelle Carole Gadet. Décloisonner les âges, c’est contribuer à établir des relations de réciprocité où chaque groupe d’âge prend conscience qu’il peut apporter quelque chose à l’autre. »

Des formules innovantes du côté de la petite enfance et de la culture…

La petite enfance, domaine privilégié de rencontres entre les différents âges de la vie, est également propice aux innovations. De plus en plus de crèches se rapprochent d’établissements pour personnes âgées, et parfois s’y implantent. Comme les Mini-Mômes à Toulouse, gérée par la Mutualité française Haute-Garonne, qui est intégrée au cœur de la clinique des Minimes.

Le midi, les enfants déjeunent dans la même salle que les anciens, et des activités ludiques (cuisine, peinture, jeux, chant, jardinage…) rassemblent régulièrement enfants et seniors.

Le village de Trébédan en Bretagne s’est doté, quant à lui, d’une école totalement ouverte, conçue comme une œuvre d’art, qui accueille spectacles et expositions, et où les anciens partages avec les élèves moments festifs et activités (jardinage, construction…). Ensemble, ils travaillent à créer un guide touristique, à réaliser un film d’animation avec les retraités des communes alentour et à animer un parcours découverte du patrimoine local. La culture n’est pas en reste. À Toulouse, le gérontopôle et l’association Par Haz’Art ont mis sur pied des ateliers de cirque adapté, baptisés « Des rides et des rêves ».

Avec deux jeunes intervenants de l’association, les personnes âgées hospitalisées y ont travaillé l’équilibre, la mémoire et la redécouverte du corps. Six d’entre elles ont donné une représentation lors des Rencontres du cirque extraordinaire Méli Mélo, du 24 au 26 mars et qui avaient pour thème les seniors. Une initiative qui leur a permis de remporter, l’an dernier, l’un des prix du Concours des Villes Amis des Aînés consacré à « l’intergénération, un défi pour la cohésion sociale ».

… et même dans le domaine des nouvelles technologies

Parfois décriées, les nouvelles technologies prouvent elles aussi, leur capacité à faire du lien.

La plateforme « Les talents d’Alphonse », créée en 2015 par deux jeunes ingénieurs, fait le pari de mettre en relation des retraités passionnés et riches d’expériences – les Alphonse et les Alphonsine -, avec des jeunes « Curieux », désireux de s’initier à des activités manuelles ou culturelles. »Familions-nous », une autre plateforme portée par une start-up bretonne, vise à ré-enchanter le lien familial, en mettant en relation des personnes de tous âges désireuses de nouer des liens plus profonds. Favorisant la transmission et le partage de savoirs, de compétences, mais aussi d’affection entre les différents âges de la vie, l’intergénération n’a pas fini de se réinventer !


Lu dans « Valeurs Mutualistes N° 306 »