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Madame Le Pen est mise en examen pour une affaire d’emplois fictifs au Parlement européen. Cela peut-il lui nuire avant l’élection ?

En France, il y a un certain laxisme au niveau des règles, même si on voit que l’opinion publique réclame de plus en plus de contrôle. Mais ce n’est pas ça qui peut la plomber : les affaires ont peu d’effet sur elles. Son électorat pense d’abord à l’efficacité, à briser des tabous.

Ses électeurs ont un petit côté “voyou”, et ils estiment donc que des dirigeants qui le sont aussi ne peuvent qu’agir en leur faveur, même s’il faut au passage renoncer à certaines libertés et garanties.

Depuis des années, Le Pen se vante de ne pas assister aux séances du Parlement européen, où elle est élue, et cela n’a jamais fait reculer ses électeurs. Elle revendique son rôle de mauvais élève europhobe, et assure même – souvent avec le sourire – qu’elle veut signer l’arrêt de mort de l’Union européenne.

Comment réagit-on en Autriche ?

L’affaire des emplois fictifs choque beaucoup à l’étranger, notamment en Autriche, où on est très attaché à l’UE – les Autrichiens redoutent des conséquences dévastatrices pour leur pays si l’Union s’effondre. À la dernière élection présidentielle [en décembre 2016], le parti d’extrême droite FPÖ a subi une défaite claire et nette, alors qu’il avait semblé un temps en position de l’emporter. Cette défaite s’est jouée sur l’Europe, mais aussi sur Marine Le Pen, qui était venue soutenir le FPÖ pendant la campagne.

En réalité, ce soutien a été contre-productif : ses prises de position pour tuer l’UE ont fait peur en Autriche. Les électeurs ont pensé que voter FPÖ c’était voter Le Pen, et se sont donc mobilisés pour faire barrage à l’extrême droite. Marine Le Pen a agi comme un repoussoir en Autriche. Un signe ne trompe pas : le leader du FPÖ, Norbert Hofer, a récemment affirmé son soutien à l’UE, pour tenter de se démarquer de Le Pen.

Pensez-vous que Le Pen puisse être élue en mai ?

Je ne l’ai jamais cru jusqu’ici, mais je commence à le croire.

Aujourd’hui, elle peut gagner, car le rassemblement qui a toujours existé pour faire barrage au FN n’est plus garanti. Toute l’Europe est focalisée sur le scrutin, c’est la première fois que je vois cela en trente ans de carrière. Si elle gagne, le résultat peut être dévastateur pour l’Union, avec des pays riches du Nord qui se sépareront des pays moins riches du Sud – dont la France, paradoxalement.

C’est ce que souhaitent depuis longtemps nombre de nationalistes européens. Par contre, si elle ne gagne pas alors que toutes les circonstances semblent favorables – elle est au plus haut dans les sondages, il y a Trump et le Brexit –, ce sera un coup d’arrêt symbolique à la décomposition nationaliste en cours en Europe.


Danny Leder est le correspondant à Paris du quotidien autrichien Kurier. Propos recueillis par Paul Grisot – Lu dans Courrier International – Source