Mots-clefs

, , , ,

Après la première rencontre entre Donald Trump et Angela Merkel, le président américain a accusé Berlin d’avoir une dette envers l’OTAN et les États-Unis, du fait de dépenses militaires insuffisantes. Le point de vue de Jean-Pierre Maulny, directeur adjoint de l’IRIS, sur ces accusations et sur l’engagement des pays européens vis-à-vis de l’Organisation transatlantique. Interview

L’accusation du président américain est-elle fondée ? Quelles relations stratégique et militaire entretiennent les Etats-Unis et l’Allemagne ?

Non, l’Allemagne n’a pas de dette envers l’OTAN. L’organisation transatlantique dispose d’un budget commun qui s’élève à un peu plus de deux milliards d’euros. Ce budget sert au fonctionnement des organes civils et militaires de l’OTAN, ainsi qu’aux programmes d’investissement financés en commun par les pays membres. La quote-part de l’Allemagne dans le budget de l’organisation représente 14,65%, soit quelques centaines de millions d’euros, pour un pays dont le budget de défense dépasse les 30 milliards d’euros. Berlin a pour habitude de payer rubis sur l’ongle sa contribution au budget de l’OTAN, ce qui est loin d’être le cas pour la contribution des États-Unis à l’Organisation des Nations unies (ONU) par exemple.

Le président américain a sans doute voulu faire référence au budget de défense de l’Allemagne. Ce dernier ne représente que 1,2% du PIB allemand, alors que le sommet de l’OTAN de Newport en 2014 avait fixé l’objectif d’un effort de défense représentant 2% du PIB. Donald Trump fait peut-être aussi référence à la garantie de sécurité américaine du temps de la guerre froide. À l’époque, des dizaines de milliers de soldats américains étaient déployés en Allemagne pour protéger le pays contre une éventuelle agression des forces du Pacte de Varsovie.

Cependant, le gouvernement allemand ne peut pas du jour au lendemain augmenter son budget de défense pour atteindre 2% du PIB, et s’est ainsi fixé cet objectif pour 2024. L’Allemagne est aujourd’hui le pays qui produit l’effort le plus important au sein de l’Union européenne afin d’augmenter son budget de défense, dont la croissance en 2017 était de 7,3%, soit 2,7 milliards d’euros supplémentaires. Berlin ne peut donc en aucun cas être blâmée. Il faut de plus noter qu’au sein de l’OTAN, l’Allemagne est l’un des rares pays où sont déployées des armes nucléaires sous contrôle américain.

On peut penser que la rencontre entre Donald Trump et Angela Merkel s’est mal passée, ce qui explique cette réaction peu diplomatique du président américain, pour ne pas dire plus. Mais la remarque de Trump est tout à la fois injuste et déplacée. Elle ne peut que ternir l’image des États-Unis, ainsi que dégrader un peu plus les relations américano-allemandes, et plus largement les relations transatlantiques.

Plus généralement, Trump reproche aux États membres de l’OTAN de ne pas respecter l’engagement de dépenses militaires à hauteur de 2% du PIB. Face à ces critiques, peut-on s’attendre à ce que les pays membres augmentent leur contribution financière envers l’organisation transatlantique ?

Tout d’abord, l’objectif des 2% a été fixé par les pays de l’OTAN, qui comprend 28 États membres et non pas uniquement les États-Unis. Les pays membres ont pris cet engagement pour leur propre sécurité et non pour faire plaisir aux Américains. Cela étant, quand votre budget de défense avoisine 1% du PIB, vous ne pouvez pas d’un coup de baguette magique atteindre 2% en un an, sauf à présenter un budget de l’État avec un déficit public dépassant largement les 3%. Or, les critères du pacte de stabilité de l’Union européenne ont normalement force obligatoire, contrairement aux 2% du PIB pour la défense décidée lors du sommet de Newport.

On constate toutefois depuis deux ans que les budgets de défense des pays européens de l’OTAN repartent à la hausse [1]. C’est donc la preuve qu’il existe la volonté en Europe de remplir l’objectif fixé ou, tout du moins, de consacrer plus de crédits à la défense. Rien qu’à observer le débat de la campagne présidentielle en France, on constate que les candidats promettent, selon les cas, un budget de défense atteignant les 2% du PIB, soit en 2022, soit en 2025. Mais en aucun cas les candidats ne préconisent d’atteindre 2% du PIB dès 2018 car ils ont conscience que c’est impossible.

Le maintien des pays européens dans l’OTAN est-il compatible avec le développement d’une Europe de la défense ?

Oui, ce n’est pas le problème. Personne ne souhaite la disparition de l’OTAN. La question que les Européens doivent se poser aujourd’hui est de savoir s’ils veulent organiser leur sécurité dans le cadre de l’OTAN, avec un pilier européen qui se développerait à cet effet, ou bien dans le cadre de l’Union européenne.

Les États-Unis représentent à ce jour 65% des dépenses de défense de l’organisation transatlantique. Or, dans n’importe quelle entreprise, cela signifierait qu’ils en ont le contrôle ; il en va donc de même pour l’OTAN. La sagesse voudrait ainsi que les Européens inscrivent le rapprochement de leur politique de défense dans le cadre de l’Union européenne et non dans le cadre de l’OTAN. De toute manière, les forces sont unes et indivisibles : si les capacités militaires de l’Union européenne se renforcent, il en ira de même pour l’organisation transatlantique.

Enfin, les Européens doivent se poser la question de la garantie de sécurité des États-Unis en Europe. Barack Obama avait commencé un désengagement et aujourd’hui, Donald Trump y ajoute de l’imprévisibilité et de l’invective. Tout incite donc les Européens à prendre en main leur destin dans le domaine de la défense et de la sécurité.


Jean-Pierre Maulny – Lu dans la lettre IRIS N° 626 – Source


[1] Defence Budgets and Cooperation in Europe: Trends and Investments, Edited by Alessandro Marrone, Olivier de France and Daniele Fattibene, IRIS, juillet 2016.