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La découverte des virus bactériophages faite en 1917 par le médecin franco-canadien Félix d’Hérelle, des virus tueurs de bactéries grâce auxquels la médecine remporta de nombreux succès thérapeutiques jusqu’en 1945, date à laquelle ils furent « détrônés » par les antibiotiques et jetés aux oubliettes.

Or, devant les craintes suscitées par le développement de l’antibiorésistance, certains médecins estiment que l’on devrait remettre en honneur l’utilisation des bactériophages. Parmi eux, le Dr Alain Dublanchet, ancien chef du laboratoire de microbiologie du centre hospitalier de Villeneuve-Saint-Georges, s’est particulièrement investi dans cette tentative de résurrection d’une thérapie oubliée.

Dès 1919, il montrait que l’administration orale d’un phage provoque la guérison des entérites bactériennes (à shigelle ou salmonelle) aussi bien chez l’homme que chez l’animal. Plus encore, il affirmait que les déjections d’un convalescent, par transmission directe, protège les proches contre la maladie (« immunité » contagieuse).

Aujourd’hui, on connaît plusieurs milliers de phages différents, tous exclusivement parasites de bactéries. […] Tout virus se multiplie dans une cellule vivante qui peut être celle d’un mammifère, d’une plante ou encore d’un procaryote (bactérie et archée). Un virus qui a pour hôte une bactérie est nommé bactériophage (phage). Un phage est très généralement spécifique d’une espèce bactérienne, voire uniquement de quelques souches d’une espèce.

Dans la nature, les phages sont présents partout où il y a des bactéries, qui sont les hôtes d’au moins un phage. La thérapeutique qui utilise les phages pour traiter les infections bactériennes est appelée phagothérapie.

Actuellement, environ 6 000 phages différents ont été étudiés qui, au mieux, ne représenteraient que 10 % de l’ensemble des variétés présentes sur le globe. Numériquement, les phages sont les entités biologiques les plus abondantes, estimées à dix fois plus que l’ensemble des bactéries. On trouve des phages dans tous les milieux (eaux, sols, individus, plantes, etc.) »

Le Dr Dublanchet nous apprend également qu’il est possible d’associer des bactériophages et des antibiotiques (ces derniers étant, comme chacun sait, des champignons) pour obtenir une efficacité thérapeutique accrue. Nous connaissons depuis quelques années dans les pays occidentaux l’apparition de bactéries résistantes aux antibiotiques, du fait de l’utilisation excessive de ces derniers. Mais ce que beaucoup de gens ignorent, c’est qu’une menace plus inquiétante encore se profile à l’horizon, du fait même de la fabrication industrielle des antibiotiques, qui se situe désormais principalement en Asie.

Un danger qui vient de loin

En effet, on a constaté que des usines installées en Chine et en Inde, et qui produisent la majeure partie des antibiotiques utilisés dans le monde, rejettent sans retenue leurs effluents et déchets dans l’environnement, provoquant une contamination des cours d’eau et des lacs, ce qui engendre la prolifération de superbactéries résistantes.

Il faut savoir qu’en Europe seulement environ 25 000 personnes meurent chaque année d’une infection qui ne peut plus être traitée. Or la perte d’efficacité des antibiotiques remet en cause les fondements de la médecine moderne. Outre leur rôle essentiel dans le traitement d’infections potentiellement fatales, de nombreuses procédures médicales en dépendent, comme les poses de prothèses ou les césariennes.

Par exemple, un voyageur visitant un pays où l’antibiorésistance est importante peut être porteur, ou même infecté, par des bactéries résistantes et déclencher alors une contamination. Cette résistance est donc un problème mondial, quel que soit le lieu où elle se déclare sur la planète. La menace est d’autant plus sérieuse que la recherche et le développement de nouveaux antibiotiques semble être dans une impasse. Les dernières générations d’antibiotiques ont été développées au cours des trente dernières années et 3 antibiotiques seulement sur les 41 en cours de développement se sont révélés efficaces sur les principales souches résistantes.

La consommation pour les usages vétérinaires devrait, elle aussi, croître rapidement dans les années à venir. En effet, la consommation actuelle devrait augmenter de 66 % d’ici à 2030. Pour la seule Chine, les quantités consommées devraient doubler pour la même période. La plupart des antibiotiques ne sont pas prescrits pour traiter les maladies déclarées des animaux, mais de manière préventive ou comme facteur de croissance, afin de compenser les conditions malsaines des élevages industriels. Ces élevages concentrationnaires d’animaux sensibles réduits à l’état d’objets sont l’une des grandes hontes de l’humanité dite civilisée, et nul doute qu’elle paiera ce forfait par la dégradation de sa propre santé.

Une pollution pharmaceutique qui s’aggrave

À cela s’ajoute un autre phénomène aux conséquences gravissimes : les fabricants émettent des quantités non négligeables d’antibiotiques qui finissent fréquemment dans les eaux usées et se mélangent aux effluents des activités agricoles et humaines, formant un environnement propice à la multiplication des bactéries résistantes dans des milieux où elles peuvent échanger ou partager leurs caractéristiques génétiques. Ces échanges peuvent se faire entre différentes souches bactériennes. Les experts considèrent le développement de la résistance bactérienne engendrée par les résidus d’antibiotiques dans l’environnement comme étant « de loin, le risque majeur pour la santé humaine », ces résidus pouvant transformer aussi bien des bactéries patho­gènes que des bactéries inoffensives en vecteurs de résistance.

La réalité brutale qui se dégage de toutes ces observations est que nous ne faisons pas suffisamment d’efforts pour contrer l’antibiorésistance. Nous devons agir sans délai contre ce danger qui menace toute l’humanité.

Et l’on doit mettre en évidence la terrible responsabilité des grands laboratoires occidentaux, qui ont cru pouvoir délocaliser la production d’antibiotiques dans des pays où les coûts de fabrication sont bien moindres mais où le « principe de précaution » ne figure pas encore dans la culture locale (si tant est qu’il figure suffisamment dans la nôtre).

Le monde entier est sous la menace d’une véritable apocalypse médicale qu’il serait impossible d’enrayer si nous ne trouvons pas le moyen de substituer aux antibiotiques d’autres méthodes thérapeutiques. Il est donc extrêmement urgent de remettre en vigueur la phagothérapie, laquelle pourrait bien être notre ultime recours contre la faillite programmée des antibiotiques.

Il est malheureusement habituel aux humains d’attendre qu’une catastrophe se produise pour prendre les mesures qui eussent pu l’éviter. C’est dès maintenant qu’il faut développer la production des bactériophages, afin que nous ne soyons pas pris au dépourvu lorsque les épidémies surgiront !

Pierre Lance – Extrait d’un article paru dans « La Revue de la MTRL », Mars 2017, N°93