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Bien que ce texte date, il pressentait il y a presque 40 ans les « problèmes » actuels envers « l’utilisation » contractuelle des intérimaires « kleenex ».

La force productive a vieilli… Il faut du sang jeune… Le voilà….

La cuvée 1987 est arrivée. La direction prend prétexte du lancement de la 405 pour embaucher des intérimaires. Elle venait de débaucher mille cinq cents ouvriers (préretraites, renvoi des immigrés, licenciement des malades). Manœuvre préfectorale pour faire baisser le taux de chômage, mais surtout maints avantages pour Peugeot.

  • Un intérimaire, c’est jeune et plein de santé.
  • Ça sort de mois (ou d’années) de chômage, donc ça travaille dur.
  • Ça apprend un poste en quelques heures alors qu’un ancien met plusieurs jours.
  • Ça n’est jamais malade.
  • Ça ne fait pas grève.
  • Un, parce que c’est un personnel scrupuleusement trié.
  • Deux, parce que le statut d’intérimaire le leur interdit. (…)

Les intérimaires sont donc la nouvelle race des exploités, les immigrés de l’intérieur. Mais ça a beau être jeune et bosser dur, ça n’en pense pas moins, un intérimaire. Suffit parfois d’une étincelle. Si vous saviez, les copains, c’te trouille qu’y zont, les patrons. Qu’on s’unisse. Une seule force qui les balaie, tchak ! (…)

La production repart plein pot. Jusqu’ici, les intérimaires étaient recrutés dans d’autres régions, à quelques exceptions près. Cette fois, la main-d’oeuvre jetable vient des quartiers avoisinants. Le tri est moins sélectif. Plus de délit de faciès, de visage basané pour décrocher un emploi (temporaire) chez Pijo.

Les petits chefs ras du crâne ne l’ont pas compris tout de suite, cette nuance autour du faciès. Qu’est-ce qu’elle a, ma gueule ?

Entre le chef et l’intérimaire immigré se noue une véritable histoire d’amour.

On vous l’a expliqué, l’arrogance de certains chefaillons est proportionnelle à la docilité des ouvriers. Même les anciens s’habituent à ce qu’on leur crie dessus comme s’ils étaient encore des gamins. Cause ou plutôt bave toujours…

Les chefs hargneux ne modifient pas leurs façons de diriger une équipe. Des invectives vexantes, des menaces et des propos ouvertement racistes, sauf que les intérimaires de la troisième génération (d’immigrés) changent la donne. Des gosses, la plupart le sont encore, mais pas timorés. Du répondant verbal et le réflexe vif des poings. Et pan ! dans la tronche du chef derechef.

De toute façon, Karim projetait de se tirer au plus vite de ce cirque. Le cas Karim n’est pas isolé. Sans parler du cassage de gueule hors de l’usine. Voilà qui remet les pendules à l’heure. Dans une des réunions mensuelles délégués direction, la CGC [Confédération générale des cadres] demande davantage de protection pour le personnel d’encadrement. Et pourquoi pas un garde du corps derrière chaque chef ?

Le respect. Voilà le mot juste dans la bouche des jeunes de cité.


Lu dans la revue « Manière de voir » N°152 – Avril-Mai 2017 – Ed « Le Monde Diplomatique » (Extrait)


Auteur : Marcel Durand, Grain de sable sous le capot. Résistance & contre-culture ouvrière : les chaînes de montage de Peugeot (1972-2003), Agone, Marseille, 2006.