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Le génie du capitalisme d’après-guerre aura consisté à réorienter la volonté de changement vers l’insatiable désir de consommer. Ce modèle trouve à présent sa limite dans l’épuisement des ressources naturelles.

(…) … [se posent les questions suivantes :]

  • Qu’est-ce qu’un besoin « essentiel » ?
  • Qu’est-ce qui le distingue d’un besoin « accessoire » ?
  • Qui décide ?

Où encore :

> Les besoins humains authentiques, légitimes, qu’il faudra donc continuer à satisfaire. Ce groupe comprend ceux qu’ils qualifient de « vitaux », « essentiels », « indispensables », « utiles » et « convenables ».

> Les besoins artificiels, illégitimes, dont il faudra se défaire. Ce groupe comprend ceux qu’ils jugent « accessoires », « futiles », « extravagants », « inacceptables », « égoïstes ».

Qu’est-ce qu’un besoin « authentique » ?

On pense bien sûr aux exigences dont dépendent la survie ou le bien-être de l’organisme : manger, boire ou se protéger du froid, par exemple. Dans les pays du Sud, et même du Nord, certains de ces besoins élémentaires ne sont pas satisfaits. D’autres, qui l’étaient autrefois, le sont de moins en moins.

Jusqu’à récemment, respirer un air non pollué allait de soi ; c’est devenu difficile dans les mégapoles contemporaines.

Il en va de même pour le sommeil. Aujourd’hui, la pollution lumineuse rend l’endormissement difficile pour nombre de personnes, (…) la pollution sonore parle également à nombre de citadins. On consacre des volumes croissants d’argent à l’isolation des logements, afin de satisfaire un besoin — le silence — autrefois gratuit. (…)

Tous les besoins « authentiques » ne sont pas d’ordre biologique. Aimer et être aimé, se cultiver, faire preuve d’autonomie et de créativité manuelle et intellectuelle, prendre part à la vie de la cité, contempler la nature… sur le plan physiologique, on peut certainement faire sans. Mais ces besoins sont consubstantiels à la définition d’une vie humaine digne d’être vécue. (…)

Les besoins qualitatifs ou radicaux reposent sur un paradoxe. En même temps qu’il exploite et aliène, le capitalisme génère à la longue un certain bien-être matériel (…).Mais, à mesure qu’il monte en puissance, le capitalisme empêche leur pleine réalisation. La division du travail enferme l’individu dans des fonctions et des compétences étroites tout au long de sa vie, lui interdisant de développer librement la gamme des facultés humaines.

De même, le consumérisme ensevelit les besoins authentiques sous des besoins factices. (…)

Les besoins qualitatifs évoluent historiquement. Voyager, par exemple, permet à l’individu de se cultiver et de s’ouvrir à l’altérité. Jusqu’au milieu du xxe siècle, seules les élites voyageaient. Désormais, la pratique se démocratise. On pourrait définir le progrès social par l’apparition de besoins toujours plus enrichissants et sophistiqués, et accessibles au plus grand nombre.

Mais des aspects néfastes apparaissent parfois en cours de route. Si le transport en avion proposé par les compagnies à bas coût contribue à rendre le voyage accessible aux classes populaires, il émet aussi une énorme quantité de gaz à effet de serre, et il détruit les équilibres des zones où les touristes se rendent en masse pour voir… d’autres touristes en train de regarder ce qu’il y a à voir. (…)

Si le progrès social induit parfois des effets pervers, des besoins à l’origine néfastes peuvent, à l’inverse, devenir viables avec le temps. Aujourd’hui, la possession d’un smartphone relève d’un besoin égoïste. Ces téléphones contiennent des « minerais de sang » — tungstène, tantale, étain et or notamment —, dont l’extraction occasionne des conflits armés et des pollutions graves. Ce n’est pourtant pas l’appareil lui-même qui est en question. Si un smartphone « équitable » voit le jour, il n’y a pas de raison que cet objet soit banni des sociétés futures.

D’autant plus qu’il a donné lieu à des formes de sociabilité nouvelles, à travers l’accès continu aux réseaux sociaux ou grâce à l’appareil photographique qu’il intègre. Qu’il encourage le narcissisme ou génère des névroses chez ses utilisateurs n’est sans doute pas inévitable. En ce sens, on ne peut exclure que le smartphone, à travers certains de ses usages, se transforme progressivement en besoin qualitatif, comme le voyage avant lui. (…)

Comment rompre avec cette logique de distinction productiviste ?

[Commençons par allonger] la durée de vie des objets. (…)

Qui détermine le caractère légitime ou non d’un besoin ?

(…). Si une bureaucratie d’experts autoproclamés décide de ce que sont les besoins « authentiques », et par conséquent les choix de production et de consommation, ceux-ci ont peu de chances d’être judicieux et légitimes. Pour que la population accepte la transition écologique, il faut que les décisions qui la sous-tendent emportent l’adhésion.

Établir une liste de besoins authentiques n’a rien d’évident et suppose une délibération collective continue. Il s’agit donc de mettre en place un mécanisme qui vienne d’en bas, d’où émane démocratiquement une identification des besoins raisonnables.

Difficile d’imaginer ce que pourrait être un tel mécanisme. (…)

La transition écologique nous incite à fonder une démocratie directe, plus délibérative que représentative. L’adaptation des sociétés à la crise environnementale suppose de réorganiser de fond en comble la vie quotidienne des populations. Or cela ne se fera pas sans les mobiliser, sans s’appuyer sur leurs savoirs et leurs savoir-faire, et sans transformer dans un même mouvement les subjectivités consuméristes. C’est donc à une nouvelle « critique de la vie quotidienne » qu’il faut parvenir ; une critique élaborée collectivement.


Razmig Keucheyan – Professeur de sociologie. Auteur de La nature est un champ de bataille, Zones, Paris, 2014.– Le monde Diplomatique – Source/Synthèse (Extrait)