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Le dispositif de gestion des déchets (principe pollueur-payeur, taxe sur les ordures ménagères, tri sélectif, « initiatives citoyennes ») tend à accréditer l’idée qu’il s’agirait en quelque sorte d’un mal nécessaire, indissociable de l’activité humaine et qu’il s’agirait de gérer au mieux.

Une telle vison est très réductrice, car elle fait fi de l’existence d’un marché des déchets, aujourd’hui mondial, qui a sa bourse, ses ressources, ses réseaux, ses débouchés et même sa presse (Recyclage, par exemple).

Un commerce international

Prenons l’exemple de la papeterie de Chapelle-Darblay, spécialiste mondial de la fabrication de papier journal à partir de papier recyclé. On n’imaginerait un fonctionnement régulier, ni l’amont (collecte du papier recyclé) ni l’aval (consommation des imprimeries) ne représentant de discontinuité majeure. Il n’en est rien. Le fonctionnement est le plus irrégulier qui soit, rythmé qu’il est par la présence dans le port voisin, Rouen, de cargos chinois venus chercher l’approvisionnement de l’Empire du Milieu en papiers à recycler (qui nous reviennent souvent sous forme d’emballages de matériels électroniques importés). Et tant que le cargo n’est pas plein, la papeterie est arrêtée ! C’est dire si les déchets séparés avec tant de précautions au titre du « tri sélectif » peuvent voyager loin…

Au-delà de ce cas spectaculaire, les déchets font l’objet d’un commerce qui, à l’instar d’autres, a ses filières, ses spécialistes, ses cours… C’est le cas des papiers, sous toutes leurs formes, des plastiques, du verre et bien entendu des métaux, à commencer par les métaux précieux ou chers (cuivre par exemple).

Une valorisation pour certains déchets…

Mais s’il existe des cours des matières à recycler, c’est que celles-ci, d’une part, sont valorisées en fonction de ce cours, d’autre part entrent en concurrence avec d’autres sources de matières premières.

La collecte et le premier traitement des déchets à recycler font souvent l’objet de travail gratuit (tri sélectif par les particuliers des ordures ménagères ou des papiers de bureaux, par exemple) ou insuffisamment rémunéré (collecte des métaux, des « encombrants », etc., notamment par des communautés spécialisées qui vivent le plus souvent dans la misère). Ils font l’objet aussi de rémunération sociale via l’impôt (taxe sur les ordures ménagères…) pour finir souvent par alimenter les caisses de firmes qui ont la haute main sur les filières industrielles. Les matières résiduelles, dites valorisables, ne sont considérées que comme un sous-produit.

Le circuit des ferrailles et des résidus de démolition parfois valorisés est un peu différent, mais il aboutit de la même façon. Les déchets à recycler, qu’ils soient sous-produits de la filière de traitement ou produit central de leur propre filière, sont utilisés à l’aval comme « concurrents » du matériau « neuf » auquel le déchet est susceptible d’être substitué. Et c’est souvent dans des fabrications de gamme inférieure, à moindre valeur ajoutée, en raison notamment d’une insuffisance de qualité de tri.

…En concurrence avec des matériaux neufs

On voit donc que le matériau à recycler est en concurrence avec le matériau neuf (minerai de fer versus ferraille, sable versus débris de verre…). Or, les circuits de fabrication sont aux mains de groupes parfois liés au secteur minier, d’envergure mondiale, puissants, organisés et plus soucieux de leurs profits que de l’avenir de la planète. On peut citer Rio Tinto, les groupes papetiers, les industriels du plastique avec Total qui a lâché la production de naphta en France. Bref, le gratin du CAC 40, quand ce n’est pas celui de la Bourse de New York et ceci sans oublier quelques groupes chinois, par exemple, qui prennent soin de se faire respecter dans ce concert.

En fait, le recours au matériau recyclé ne se fait que si, pour tel ou tel usage, celui-ci est compétitif par rapport au recours au matériau neuf ! Cela s’associe à une pression sur les prix de ce matériau analogue à celle qui s’exerce sur le produit minier. Et quand on connaît la situation néocoloniale de la plupart des pays qui vivent de l’extraction de matières premières de leur sol, on peut imaginer la situation des collectivités locales en situation de vendeurs, et ce qui reste pour rémunérer des salariés confrontés pourtant à des situations (et des condi­tions) de travail parmi les plus ingrates qui soient (y compris travailleurs handicapés, contrats de réinsertion, etc.).

Un parametre important pour la filiere

Mais si cette concurrence entre le matériau recyclé et le matériau neuf pèse sur les rémunérations des filières de recyclage, elle pèse aussi sur les objectifs même de cette filière : celle-ci est considérée par l’aval comme une ressource, dont il faut minimiser le coût, jamais comme le traitement de produits dont il aurait fallu penser la fabrication et l’utilisation pour en favoriser le recyclage ! Autant le dire, cette situation de concurrence se situe aux antipodes de la véritable économie circulaire ! Autant les gestes de collecte et de tri au plus près de la production sont indispensables, indissociables d’une vraie réflexion sur les déchets et la rupture avec la « société de consommation », autant la mise en concurrence des produits issus de la filière déchets est un obstacle majeur à toute évolution globale vers une société économe des ressources naturelles disponibles.

Il faut d’ores et déjà se questionner sur la priorité à donner à des produits issus de la filière déchets, non en fonction des profits qu’ils peuvent dégager, mais l’associée à une maximisation du retraitement, de son efficacité, de sa qualité. En commençant par les matériaux les plus rares.


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