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Qui est vraiment Steve Bannon, le mauvais génie de Trump ?

Conseiller d’un Président présenté comme mentalement instable, l’ultranationaliste Steve Bannon semble vouloir faire des Etats-Unis un laboratoire pour imposer ses idées rétrogrades voire, pour certaines, fascisantes.

A peine installé dans son fauteuil, Donald Trump livre une guerre à tous les contre-pouvoirs de la démocratie américaine : la presse, la justice et la rue. Il se montre mentalement instable, incapable de contrôler ses pulsions, et s’est déjà embrouillé avec une dizaine de chefs d’Etat.

Le 45e Président prend ses décisions moitié à l’instinct, moitié en suivant le dernier avis qu’on lui a donné. Et cet ultime avis vient de plus en plus de Steve Bannon. L’agitateur d’extrême droite, plus proche conseiller de Trump, profite du chaos de ce début de mandat et de la mue fragile des institutions (…) pour s’emparer de pouvoirs jamais obtenus par un conseiller politique. (…)

Steve Bannon est promu membre permanent du National Security Council

Bannon reste le type en qui Trump a le plus confiance : le Président lui doit d’avoir repris en main sa campagne, envoyé les plus belles torpilles contre Hillary Clinton, et au final, d’avoir gagné en novembre. Le hold-up réussi, Bannon resserre son emprise. Il est devenu une sorte de shadow president : tous les derniers décrets portent sa marque.

Le lendemain de la signature du décret anti-musulmans, Trump le promeut membre permanent du National Security Council (NSC). Le NSC est un conseil de guerre ultra restreint, dont la mission est de conseiller le président des Etats-Unis avant de lancer une opération commando ou bombarder un pays.

Ce jour-là, Trump ne fait pas que promouvoir Bannon : il dégrade un général quatre étoiles et le chef de la CIA au rang d“observateurs occasionnels”. “Bannon est un ancien officier, il a une excellente connaissance du monde et du paysage géopolitique actuel”, a promis Sean Spicer, porte-parole hystérique de la Maison Blanche, chargé chaque jour de manipuler les faits les plus évidents.

“Bannon dirigeait Breitbart News, média d’extrême droite”

(…) “Au cas où vous l’auriez oublié, avant de rejoindre le premier cercle de Trump, Bannon dirigeait Breitbart News, média d’extrême droite, relais de théories conspirationnistes, plateforme du mouvement nationaliste blanc”, s’indigne sur son blog Robert Reich, ancien conseiller de Bill Clinton et professeur à Berkeley, représentant de cette “élite” haïe par Bannon.

“Trump est un ignare en roue libre. Bannon est maléfique et fou” Robert Reich, ancien conseiller de Bill Clinton

(…) S’il déteste les élites, Bannon les connaît bien. Il est passé par Harvard dans les années 1980 pour entrer ensuite chez Goldman Sachs. La décennie suivante, il produit des documentaires politiques à Hollywood, avant de se rapprocher du site d’infos Breitbart et d’en prendre le contrôle.

De la vente à la propagande politique

Cinéma, techniques marketing, news : l’expertise de Bannon s’étend de la vente à la propagande politique. D’anciens collègues de la Harvard Business School retrouvés par le Boston Globe se souviennent surtout de son éloquence et veulent croire qu’il agit par cynisme, comme pour vendre un produit. (…)

Des techniques de persuasion transposées à la politique

Aussi méconnu que son oncle est célèbre, Bernays a amassé des fortunes aux Etats-Unis en conseillant hommes politiques et corporations (pétrole, tabac, lessive). Notamment en convaincant les entreprises de connecter leurs produits aux désirs inconscients du consommateur plutôt que de les renseigner sur leurs qualités factuelles. Ces techniques de persuasion seront rapidement transposées à la politique, par les démocraties comme par le pouvoir nazi. (…)

“Bannon s’adresse au côté primal de l’électorat. L’inconscient, les angoisses” Stuart Ewen

Peut-on voir en Steve Bannon un Bernays du XXIe siècle ? Ewen n’est pas catégorique. Mais “Bannon s’adresse au côté primal de l’électorat. L’inconscient, les angoisses. Bernays le conseillait certainement.” Ewen invoque un mélange “d’amour et de haine logé dans le cerveau reptilien de l’électeur” : le noyau restant, une fois pelées les fragiles couches qui composent un être civilisé.

Les meetings de Trump : “du fun et de la haine”

(…) Comme dans certains projets de société fascistes, on retrouve dans le projet nationaliste américain actuel un amour de son semblable opposé à la détestation de gens extérieurs au groupe. (…)

(…) … Trump arrive avec sa casquette de camionneur – il n’a jamais serré la main d’un ouvrier, il les a même entubés pendant des années dans le bâtiment – mais il produit un excellent show, et désigne clairement les ennemis.”

Ce matin, Ewen a montré à ses étudiants un montage vidéo : des scènes de lynchage en noir et blanc couplées avec des paroles de Trump lancées contre des protestataires lors de meetings : “Ha, dans le bon vieux temps, il serait sorti sur une civière !” entend-on rire Trump, pendant qu’on voit un Noir se faire taper par la foule dans un diner du Sud.

Un “racisme enraciné, qu’on a vu ressurgir avec la polémique sur le certificat de naissance d’Obama” Stuart Ewen

(…) Dans les rares interviews de Bannon revient souvent l’idée d’une chrétienté menacée. “A Breitbart, a dit Bannon en 2016, nous nous concentrons sur des thèmes comme l’immigration, Daech, les émeutes raciales, et ce que nous appelons la persécution des chrétiens.”

Bannon “crée un complot de chrétiens victimes”

Un dernier thème essentiel, selon Ewen, “où les faits importent peu. Les lecteurs cherchent davantage une solidarité, un lien. Leurs fondations sont attaquées. L’histoire est simple, les stéréotypes confortables comme une vieille paire de chaussures. Seule l’image importe. Le plan média de Bannon est puissant et séducteur, il crée un complot de chrétiens victimes. Le projet de déplacer l’ambassade des Etats-Unis de Tel Aviv à Jérusalem fait partie de cette dramaturgie ; reprendre la ville sainte, régler la question des infidèles.”

Dans une conférence sur la pauvreté donnée en 2014 au Vatican, Bannon livre une vision du monde conforme à celle qu’on peut lire sur Breitbart. Avec cette originalité : l’idée pour lui qu’il existe un capitalisme bon et juste, guidé par les principes de la foi chrétienne, opposé à un capitalisme païen qui dévore la classe moyenne et ne profite qu’à la ploutocratie.

L’ancien employé de Goldman Sachs dénonce la transformation des banques en fonds d’investissements et déplore que la classe moyenne ait renfloué les banques sans qu’une peine de prison ait été prononcée contre un dirigeant de Wall Street.

Quand Bannon défend l’ouvrier, c’est presque du Bernie Sanders dans le texte. “Les contribuables, les ouvriers ont réglé la note (de la crise de 2008). Le capitalisme a métastasé. Le prolétariat a payé sans recevoir. Tout revient dans la poche de capitalistes cul et chemise.”

La vision apocalyptique d’une guerre entre Occident et Islam

Bannon prophétise une révolution de la classe moyenne occidentale contre les élites des centres financiers mondiaux, “ces gens de New York qui se sentent plus proches de Londres ou de Berlin que des gens du Kansas ou du Colorado”. Ce capitalisme vautour est le terreau, avec le terrorisme islamique, d’une révolution mondiale de la classe moyenne et d’une prochaine guerre planétaire, à laquelle Bannon nous invite à nous préparer. Il peut désormais y prendre une part active, si proche des commandes de la première puissance militaire mondiale.

Dans sa vision apocalyptique d’une guerre entre Occident et Islam, Bannon a déjà obtenu des gages politiques. Mais pour le volet économique de son plan, c’est moins bien parti. Le cabinet Trump est le plus scandaleusement riche de l’histoire. Beaucoup viennent de Goldman Sachs et travaillent à supprimer le peu de contrôle des autorités de régulation sur les fonds d’investissements acquis durant l’ère Obama.

(…)


Maxime Robin – Les Inrocks – Source/Synthèse/Extrait –