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Le Figaro.-Vous avez connu nombre de campagnes présidentielles. Comment jugez-vous celle qui se déroule en ce moment ?

Jean D’Ormesson.- Ce qui me frappe, mais c’est sans doute une déformation professionnelle, c’est le côté romanesque de cette campagne. Quels sont les ressorts de ce roman vrai ? Le fait que le monde change à une vitesse impressionnante. Prenons le plan extérieur. En forçant un peu les choses, mais à peine, nous sommes face à une Amérique protectionniste et à un président chinois, communiste, qui plaide pour la perpétuation du libre-échange.

Sur le plan intérieur, il est quand même rare qu’un chef de parti (qui est en même temps chef de l’État) soit à ce point hostile à son propre camp. La rupture entre Hollande et le Parti socialiste est totale. À tel point qu’au théâtre du débat de la primaire, le président a préféré celui où Michel Drucker faisait son one-man-show. C’est anecdotique, mais c’est l’anecdote qui fait le sel des romans. Cela témoigne d’une indifférence absolue à la bataille qui oppose Valls, Hamon, Montebourg, Peillon. Mitterrand après de Gaulle, Jean-Paul II et tant d’autres ont participé activement à la destruction du Parti communiste.

A droite aussi, c’est romanesque ?

Le surgissement de François Fillon était imprévisible. (…)

Qu’est-ce qui vous plaît chez François Fillon ?

Tout ce que l’on reproche à Fillon me paraît assez positif. On l’a attaqué parce qu’il a dit « Je suis chrétien ». (…)

Que pensez-vous d’Emmanuel Macron ?

C’est, lui aussi, un personnage très romanesque. Il est jeune, intelligent, plein de charme : une sorte de Lucien de Rubempré. J’ajoute que pour accéder au pouvoir aujourd’hui – et je ne dis pas cela pour moi – il est un impératif : que votre nom se termine par « on ». Fillon, Mélenchon, Hamon, Peillon et Macron obéissent à cette règle phonique.

Est-il de gauche ?

 Il est deux personnes dont on ne sait si elles veulent enterrer définitivement le socialisme ou le perpétuer : Manuel Valls et Emmanuel Macron. J’ai beaucoup de sympathie pour les deux, ils ne tombent pas dans les excès de Mélenchon, Hamon ou Montebourg, ils sont tous les deux l’illustration du glissement à droite de la société française, mais s’ils sont la droite du Parti socialiste, ils restent dans la galaxie socialiste.

Emmanuel Macron est socialiste ?

Écoutez : il a été le conseiller du chef de l’État pendant les trois années durant lesquelles François Hollande était le plus à gauche ! À Lille, il fait applaudir Pierre Mauroy et François Mitterrand ! Emmanuel Macron, c’est le socialisme aux accents des libertaires américains. Nul ne sait s’il continuera la politique de Hollande ou s’il fera tout l’inverse. Fillon, nous savons ce qu’il fera, Mélenchon aussi. Macron, c’est le grand flou. (…)

La primaire de la gauche vous intéresse-t-elle ?

Tout peut avoir un intérêt (…) La vérité est que le gagnant de la primaire ne représente pas un danger pour François Fillon. Pour le candidat de la droite, le danger vient de Marine Le Pen et d’Emmanuel Macron.

Et Jean-Luc Mélenchon ?

Il faudrait qu’il bénéficie des ralliements de Benoît Hamon et d’Arnaud Montebourg (vainqueurs ou vaincus) pour parvenir au second tour. Cela semble peu probable. Cela dit, un second tour entre Mélenchon et Marine Le Pen ressemblerait à un cauchemar national.

Marine Le Pen peut-elle gagner l’élection présidentielle ?

Ce qui paraissait absurde il y a quelques années, impensable il y a quelques mois apparaît depuis quelques semaines comme une possibilité certes peu probable mais réelle. J’ai toujours combattu le Front national dont une partie du programme – retour au franc, sortie de l’Europe – mènerait la France au bord de gouffres vertigineux.

Après le Brexit, êtes-vous inquiet ?

Prise entre l’Amérique de Trump, le Royaume-Uni de May et la Russie de Poutine, la France ne va tout de même pas se jeter dans les bras de la Chine ! C’est l’Europe qui doit relever la tête pour se montrer à la hauteur de son histoire et de sa puissance. Pour cela, (…), le discours de Macron prononcé en anglais à Berlin m’a désagréablement surpris, et même choqué. Je n’ai jamais été un acharné de la francophonie, mais avec Trump qui nous tance depuis Washington et le Brexit, pourquoi continuer à subir l’hégémonie de l’anglais ?


Une interview signe de Vincent Tremolet de Villers, paru dans « Le Figaro » du 21 janvier 2017 Source (extrait)