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Quoi qu’en puisse dire les moralisatrices et moralisateurs de toutes espèces, le « porno » à une forme d’utilité. Je sais, je vais me faire bannir avec ce propos mais contrairement à toutes pensées populaires, les femmes seraient selon des sondages, autant « visionneuses » que les hommes de ce genre de clip. Enfin pourquoi nier son existence, pourquoi ne pas en parler ouvertement et dans ce cas autant disposer des « bonnes » infos. MC

[Alors qu’elle a exercé dans le milieu du porno plusieurs années, Ovidie sait de quoi elle parle lorsqu’elle enquête sur] la mainmise illégale de multinationales sur la diffusion de contenus porno et sur l’évolution d’une industrie hors de tout contrôle.

Qu’est-ce qui vous a décidé à enquêter sur les dessous de l’industrie du X ?

Ovidie – J’ai réalisé des films X durant près de dix-sept ans. (…) Il y a sept ans, alors que je réalisais Rhabillage, mon premier documentaire pour France 2 sur l’impossible reconversion des stars du X, j’ai pu remarquer que leur image ne disparaissait jamais vraiment. Les films des filles de ma génération étaient diffusés à quelques centaines d’exemplaires en cassette VHS dans des vidéo-clubs ou des sex-shops. On dépassait rarement les mille ventes. Et lorsque le film était diffusé à la télévision comme sur Canal+, c’était en crypté et après minuit. Aujourd’hui, avec l’explosion des “tubes”, les sites de streaming comme YouPorn, PornHub ou Xvidéos, est proposée sur internet une offre illimitée de vidéos gratuites, alimentée par des films X piratés en toute illégalité. De vieilles scènes datant de l’époque VHS sont exhumées et visualisées par des millions de personnes. Avant, la personne qui te croisait dans la rue et qui te disait qu’elle t’avait vue dans un film, elle se sentait presque aussi gênée que toi. Il y avait une forme de culpabilité partagée. Cette notion de transgression a volé en éclats.

Quelles sont les conséquences concrètes sur la vie de ces actrices ?

Le droit à l’oubli n’existe pas quand on fait du porno. De nombreuses anciennes actrices voient leur vie passée ressurgir. Il suffit qu’une personne à leur travail, à la sortie de l’école ou dans leur voisinage, tombe sur une vidéo, et en seulement quelques clics leur vie peut devenir un enfer (rupture d’anonymat, harcèlement, licenciement non expliqué, retrait de la garde des enfants…). La fille qui veut arrêter pour reprendre ses études, devenir secrétaire ou même vendeuse de chaussures, elle ne peut plus se reconvertir. Ses gamins vont se faire harceler dans la cour de récré par des camarades qui vont leur montrer les vidéos de leur mère sur YouPorn. Les conséquences sont terribles. Il y a un mois, j’ai revu une actrice phare des années 2000 et elle m’a dit : “Si j’avais su, j’aurais jamais fait ça.” Aujourd’hui, si je prends mon portable, en deux minutes je peux te montrer une vidéo de cul (…), je n’ai même pas besoin de prouver que je suis majeure. Nous n’avons jamais consenti à cela quand nous avons décidé de faire ce métier.

Comment en êtes-vous arrivée à vous intéresser à ces multinationales qui tiennent aujourd’hui l’industrie du X ?

Lorsque les premiers tubes sont apparus, je me suis rendu compte que des vidéos de moi circulaient sans mon consentement ni celui des producteurs et qu’il n’y avait aucun moyen de les retirer. Et puis en décembre 2012, j’ai lu un article racontant que l’homme qui détenait la plupart de ces sites avait été arrêté à son domicile, à Bruxelles. Il s’appelait Fabian Thylmann et était présenté comme le roi du porno alors que je n’avais jamais entendu parler de lui. J’ai commencé à faire des recherches et j’ai fini par découvrir un schéma inédit, à savoir qu’une seule multinationale avait le quasi-monopole de l’industrie du X. Avec ce documentaire, j’ai voulu comprendre comment en l’espace de trois ans, des gens venus de nulle part et sans aucun lien avec le porno, ont réussi à construire cet empire.

Comment cet “empire” s’est-il constitué ? Et comment un tel piratage des contenus pornographiques a-t-il pu être possible ?

YouPorn a été lancé comme une plaisanterie entre potes en août 2006. Ils se sont appuyés sur une loi obsolète : le Digital Millennium Copyright Act. Cette loi sur le droit d’auteur date de 1998, une époque où l’on avait des modem 56K et où l’on ne pouvait pas imaginer l’évolution du web. Elle permet aux sites de streaming construits sur le même modèle que YouTube de balancer toutes les vidéos qu’ils veulent jusqu’à ce que l’ayant-droit se manifeste. Dans ce cas, ils ont l’obligation de retirer la vidéo. Ces tubes agissent dans l’anarchie la plus totale : dès qu’une scène est mise en ligne, elle peut être partagée des centaines de milliers de fois en quelques heures. YouPorn est rapidement devenu l’un des sites les plus fréquentés du web. Trois ans plus tard, Fabian Thylmann, qui n’était alors qu’un jeune geek à la tête d’un site de porno amateur allemand, a commencé à racheter YouPorn et PornHub, ainsi que de nombreux autres sites porno tels que Brazzers, et a fondé sa propre multinationale. De nos jours, plus de cent milliards de pages sont visitées chaque année sur des sites de streaming. Pourtant, le secteur est en crise. Seulement 5 % des consommateurs paient pour visualiser des contenus (…)


Propos recueillis par David Doucet – Les Inrocks – titre original « Ovidie : “Une multinationale a le quasi-monopole sur l’industrie du X” » – Source (Extrait)