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En Allemagne, l’avocat est le fruit à la mode, prisé par les végétariens, les végétaliens et tous ceux qui veulent se donner une bonne conscience écologique.

Pourtant, sa consommation de masse est dévastatrice pour l’environnement.

(…)  l’avocat compte parmi les produits vedettes de la cuisine végane, (…). L’avocat permet de remplacer des ingrédients litigieux, comme le beurre et les œufs. On trouve aujourd’hui des livres de cuisine qui s’appellent “Mes recettes pour un monde meilleur” [livre d’Alicia Silverstone, non traduit en français] ; des recettes de gâteaux sont mises en avant sous le slogan : “Savourez les grands classiques de la pâtisserie la conscience tranquille !” L’avocat est le fruit de tous ceux qui veulent sauver le monde. Beaucoup de ses amateurs ne sont d’ailleurs pas végans mais ont envie, une fois de temps en temps, de se sentir en harmonie avec eux-mêmes et leur environnement.

Un aliment tendance

Résultat : l’avocat est devenu le champion en titre des magazines et des blogs culinaires. (…) En 2010, l’Allemagne a importé 28 000 tonnes d’avocats. En 2015, 45 000 tonnes. En hiver, ils viennent du Brésil, du Chili ou d’Espagne, en été d’Afrique du Sud et du Pérou. Ils sont devenus aussi banals que la pomme de terre.

L’avocat passe pour avoir des vertus quasi miraculeuses – c’est d’ailleurs une des principales raisons de son succès. (…)

L’avocat est un fruit compliqué. Très compliqué. Il a besoin d’attention, d’intelligence, et d’investissements. Mais Tommie Van Zyl était prêt. Pour commencer, un avocatier ne pousse pas comme ça. ZZ2 avait suffisamment de terres mais manquait d’arbres. La ferme s’est donc dotée d’une pépinière. Les plants y naissent dans le noir, ils croient ainsi qu’ils sont des racines se développant sous terre. Ceux qui sont prêts pour l’étape suivante sont ensuite sélectionnés à la lampe de poche. On les place dans une nouvelle pièce baignant dans une lumière verte tamisée, de sorte que le choc ne soit pas trop violent. À l’aide d’une lame de rasoir, on décolle un petit bout de leur peau blanchâtre et l’on tamponne l’endroit avec un coton-tige enduit d’hormones, afin que le plant devienne grand et fort. Puis on l’installe dans une serre. Avant d’en passer le seuil, le pépiniériste met les pieds dans un bain désinfectant. Il ne faudrait pas faire entrer d’agents pathogènes dans la pouponnière.

Une culture délicate

Les racines de l’avocatier étant fragiles, la jeune pousse est greffée sur un arbre plus commun, par exemple un pommier. Et, avant de la mettre en terre, il faut s’assurer que le sol n’est pas caillouteux. L’avocatier craint la pierraille (…) La terre est donc tamisée mécaniquement. Une fois formé, le tronc est badigeonné de peinture afin qu’il soit protégé du soleil – l’avocatier réclame de l’écran total.

(…) L’avocat est le fruit des riches exploitants. Si autant d’avocats peuvent être exportés en Europe, c’est uniquement parce que l’agriculture sud-africaine produit dans des conditions très inéquitables : peu d’exploitations – la plupart entre les mains d’Afrikaners – grossissent à vue d’œil, comme la ferme ZZ2. Elles ont les moyens d’investir, d’étudier et de comprendre le fonctionnement de la plante. Beaucoup de petites exploitations, aux mains des Noirs, dépérissent.

(…) … l’avocat consomme énormément d’eau. En moyenne, dans le monde, il faut 180 litres d’eau pour faire pousser un kilo de tomates et 130 pour un kilo de salade. Pour un kilo d’avocat, il en faut 1 000. Soit 1 000 litres pour deux avocats et demi. Or l’eau est rare dans le Limpopo (une region d’Afrique du sud). Ces quatre dernières années, elle n’a même jamais autant manqué. Le phénomène météorologique El Niño, accentué par le réchauffement climatique, apporte son lot de canicules et de sécheresses. L’an dernier, en Afrique du Sud, des milliers de bovins sont morts de soif. Les pertes agricoles ont été si abyssales que le pays doit désormais importer des produits de base comme le maïs, qu’il exportait auparavant. Certains Sud-Africains vivent sans eau courante, car l’État ne fait pas pour eux ce que Tommie Van Zyl fait pour ses avocats : il a posé une conduite de 30 kilomètres de long qui achemine l’eau des montagnes dans la vallée.

La question qui plane tel un nuage noir au-dessus du business de l’avocat est la suivante : quand les consommateurs des pays industrialisés de l’Ouest vont-ils se rendre compte qu’ils ont fait d’un fruit plus que douteux d’un point de vue écologique le symbole d’une alimentation raisonnée ? Quand tourneront-ils le dos à l’avocat ? Car il n’y a pas que la question de l’eau. Il y a aussi le périple effectué par le fruit avant d’arriver sur les étals des supermarchés allemands. Les avocats “ZZ2” quittent par camion leur ferme du nord du pays pour gagner Durban, au sud-est, sur la côte. Soit près d’un millier de kilomètres. Là, ils sont chargés sur un bateau qui les achemine à Rotterdam. La traversée dure vingt-six jours. Pendant tout le trajet, les avocats sont maintenus à la température de 6 °C dans un container climatisé où sont surveillés, outre la température, le taux d’humidité et la concentration de CO₂ – un transport énergivore.

L’origine de la méprise

L’avocat est aussi très sensible aux effluves, il ne doit en aucun cas côtoyer des produits odorants. Il ne souffre ni la poussière ni les taches de graisse : les cales doivent être impeccablement propres. Et parce que ce fruit délicat redoute les chocs, il doit voyager soigneusement protégé. Les épais matériaux d’emballage utilisés ne font qu’aggraver son bilan énergétique.

La question est : comment en est-on arrivé à ce malentendu ? Difficile de dire exactement à quand remonte le point de bascule. Dans The Queen of Fats, [l’Américaine] Susan Allport affirme que c’est en 2003. Après avoir cru pendant des années qu’il fallait limiter les aliments gras pour rester svelte et en bonne santé, on s’est mis à décréter qu’il fallait surtout renoncer aux glucides. Du jour au lendemain, le gras a de nouveau été en odeur de sainteté, les glucides étant rendus responsables de l’épidémie d’obésité. L’ère de l’allégé touchait à son terme : les produits light, qui avaient longtemps fait les affaires de l’agroalimentaire, ont disparu des rayonnages dans les supermarchés. Ouvrant un boulevard à un fruit dont le pourcentage de matière grasse n’a rien à envier à celui de la chantilly.

Ce sont toujours des modes alimentaires adossées à des conseils sur la santé qui relancent le marché. Et chaque révolution nourrit l’espoir d’une suivante. (…)


Elisabeth Raether – Courrier International – Source (Extrait)