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La pauvreté, qui rend plus vulnérable aux accidents de la vie, a un impact d’une violence accrue sur les enfants.

Perte d’un emploi suivi d’une longue période de chômage; accident du travail qui provoque un handicap ; famille éclatée après la séparation des parents, pension de retraite insuffisante, notamment à la suite du décès de l’un des conjoints ; longue maladie… Souvent, une de ces ruptures est le premier maillon d’une chaîne de coups durs et d’« accidents de la vie » pouvant faire basculer dans la précarité, voire la pauvreté. La gêne matérielle s’accompagne par ailleurs souvent de troubles comportementaux : addictions (médicaments, alcool, drogues), repli sur soi, perte de sociabilité, et même psychoses pouvant conduire à des réactions violentes et des idées suicidaires. Des enquêtes récentes pointent les conséquences de ces situations.

Le baromètre 2016 Ipsos-Secours populaire montre ainsi que 73% des foyers ayant moins de 1.200 € de revenu mensuel ne partent pas en vacances au moins une fois par an ; 72% n’accèdent pas aux activités culturelles et de loisirs ; 64% éprouvent des difficultés à payer les actes médicaux non remboursés ; 68% à faire face aux dépenses d’énergie et 59% à payer leur loyer.

Derrière ces chiffres, utiles tant aux pouvoirs publics qu’aux associations, il est des vies momentanément ou durablement brisées. Ce sont les enfants, les plus fragiles au sein de la famille, qui en subissent les conséquences les plus graves. Là également les statistiques se révèlent cruelles. Sur les 3,3 millions de personnes aidées par le Secours populaire en 2015, 58% appartenaient à des familles, avec des enfants pour 28,4% d’entre elles, et monoparentales pour 29,6%.

Ces foyers se voient parfois contraints de vivre dans des hôtels ou des résidences d’accueil. Les mères sont majoritaires parmi les familles monoparentales (huit fois plus que chez les pères). La séparation, l’éloignement du domicile des parents, ont des incidences sur les enfants. Myriam, qui récupère sa fille en fin de semaine, la ramène à l’école le lundi : « Je la réveille à 6 heures ; il faut prendre le bus, le RER, puis deux métros ; la petite est épuisée en fin de journée. »

Mal-logement

Autant d’aléas qui pèsent sur la santé et la scolarité. Plus dramatiques encore, la situation des sans-abri sur le trottoir avec leurs enfants, celle des groupes de migrants et réfugiés ayant investi un squat ou vivant dans des bidonvilles exposés aux intempéries et aux réactions hos­tiles, ont des conséquences désastreuses sur la santé physique et psychique des enfants. Le mal-logement représente une autre forme d’obstacle au développement. La promiscuité empêche de faire correctement les devoirs, d’avoir un sommeil réparateur, de recevoir ses camarades de classe pour un anniversaire…

À Villejuif, dans les hôtels accueillant les personnes envoyées par le 115 (Samu social), le Secours populaire intervient auprès des parents isolés, notamment ceux élevant seuls un bébé Béatrice, l’une des bénévoles, décrit les conditions catastrophiques dans lesquelles vivent ces familles : « hangar transformé en hôtel avec des cloisons fines qui dressent un cadre bruyant où il est difficile de trouver calme et sommeil pour les bébés et les mères ; absence de lieu pour cuisiner, promiscuité (12 m2 pour quatre) ; le chauffage est parfois insuffisant. Les mères mangent mal; cela peut avoir des répercussions sur le bébé. Quel départ dans la vie offre-t-on à ces gamins? »

Sortir d’un logement inadapté grâce aux aides des associations change la vie, comme en témoigne Fatoumata : « Le jour où je suis arrivée au Secours Populaire, je n’en pouvais plus : aller d’hôtel en hôtel avec un bébé, au milieu des rats, c’est horrible. Pour mon grand garçon, l’antenne de Clichy est son point de repère. « Pourquoi on n’habite-pas ici? », me demande-t-il régulièrement. Quand il était plus petit il s’y sentait chez lui. » Cette problématique se trouve au coeur de la réflexion de nombreux organismes.

Eurostat, l’office de statistiques de l’Union européenne, révèle que plus du quart de la population âgée de 0 à 17 ans est en voie d’exclusion. Certes, les situations sont différentes d’un pays à l’autre (de 47% en Roumanie à 14% en Suède; 19% en France, selon l’Unicef).

Cependant, dans notre pays, comme dans l’ensemble de l’Union européenne, on constate que la pauvreté touche davantage les enfants que l’ensemble de la population.

On ne sera pas étonné que l’Unicef porte l’accent sur le sort des plus jeunes : c’est sa fonction. C’est pourquoi il faut être attentif à ses analyses et ses préconisations : « Chaque enfant naît avec le même droit inaliénable à bénéficier d’un bon départ dans la vie, d’une bonne santé, d’une éducation et d’une enfance saine et protégée, toutes ces opportunités de base se traduisant par une vie adulte productive et prospère. »

Or, toute privation de ces besoins, même partielle, entraîne un danger pour l’enfant, en particulier pour ceux vivant dans les foyers signalés plus haut. Des carences alimentaires comportent le danger pour les plus petits de ne pas atteindre leur plein potentiel physique ou cognitif, limitant de ce fait leur capacité à bien apprendre et à avoir un travail digne. Privés d’une éducation de qualité, ils courent le risque de ne pas pouvoir acquérir les compétences nécessaires pour réussir professionnellement et de pouvoir, à leur tour, jouer plus tard un rôle positif auprès de leurs propres enfants.

Éliane Bénézet, psychologue, constate dans son travail avec les familles les effets de la pauvreté et de l’extrême pauvreté sur les comportements : « Une mauvaise hygiène alimentaire, l’obésité, le stress, un sommeil précaire ou la consommation de drogue et d’alcool peuvent avoir des conséquences péri et post-natales graves : une grossesse difficile est susceptible de causer un accouchement prématuré et, dans le pire des cas, des malformations et des handicaps lourds. Il en va de même pour la croissance de l’enfant. Comment peut-il bien se développer dans un milieu d’où sont absents l’équilibre alimentaire, des soins de santé adaptés, un suivi des études, un ordinateur, des vacances loin des murs de la cité ? Ces carences sont souvent dues à la méconnaissance des codes sociaux, des filières d’accès aux droits. Souvent, le fait même de consulter un médecin et la relation avec un praticien posent un problème quasi insoluble. »

Les chiffres 2016 du baromètre Ipsos-Secours populaire corroborent ces dires : un quart des personnes interrogées déclare ne pas se faire vacciner (heureusement l’école y pourvoit), ni avoir de suivi médical régulier, quand un tiers dit ne pas manger de fruits et de légumes frais tous les jours. « De plus, ajoute la psychologue, l’enfant, confronté à une société de consommation de laquelle il se sent exclu peut vivre cela difficilement. Souvent, les parents, à leur corps défendant, transmettent des sentiments négatifs à leurs enfants. »

Répercussions physiques et émotionnelles

La pauvreté reste encore trop souvent confinée à des études statistiques qui, elles-mêmes, n’utilisent pas des outils identiques. Il n’existe pas d’interprétation unique de la notion de pauvreté en général ; s’agissant des enfants, ces calculs se font plus aléatoires, voire immatériels. Toute privation entrave le développement de l’enfant et se révèle d’autant plus préoccupante qu’elle survient dans la petite enfance.

Les carences en matière de santé, de nutrition, d’activités d’éveil peuvent alors, au moment où le cerveau se développe à grande vitesse, entraîner des dommages importants, parfois irréversibles. L’apprentissage par le jeu, l’éducation, les relations avec l’autre, a des répercussions physiques et émotionnelles indispensables au développement de l’enfant. En être écarté, même en partie, constitue un handicap pour un bon départ dans la vie.

Cependant, souligne Éliane Bénézet : « La pauvreté ne condamne pas automatiquement l’enfant. L’attention, la disponibilité des parents, l’amour peuvent offrir un cadre harmonieux pour bien grandir, tout comme les rencontres faites à l’école ou avec une figure d’identification positive. » Ces faits sont perceptibles, autour de nous, à travers les expériences vécues dans les associations. L’aide matérielle, la prévention en matière de santé, s’y accompagnent d’une attention particulière, de l’écoute, de l’assistance dans les démarches administratives. Et l’accès à des activités culturelles, des sorties de groupe, les vacances, aident à (re)prendre pied dans la société.

Nicole de Nanterre en témoigne : « J’ai reçu une aide alimentaire, vestimentaire, une aide pour les papiers et, grâce au Secours populaire, ma fille a pu avoir des loisirs, des sorties, aller à Disneyland et aussi partir en colonie. Aujourd’hui, elle a des perspectives heureuses d’avenir: elle souhaite faire des études de droit à la Sorbonne. »

La pauvreté est ressentie et vécue différemment par les enfants et les adultes. « Grandir en France », enquête menée d’octobre 2015 à juin 2016, auprès de 21930 jeunes âgés de 6 ans à 18 ans par Unicef France, permet de mieux cerner le regard que ces derniers portent sur la société et sur la place qui leur est faite. L’intérêt de l’étude réside dans le fait qu’on y distingue les lieux de domicile (centre-ville et quartiers défavorisés),il apparaît ainsi que 54% des jeunes vivant dans les quartiers dits « prioritaires » souffrent d’un manque d’accès aux savoirs (lieu adapté pour faire les devoirs, bibliothèque, Internet) contre 37% dans les quartiers plus favorisés. Il en va de même pour les loisirs (41% contre 25%), les privations matérielles et de soins (22% et 17%).

De plus, chez les jeunes des zones prioritaires existe un fort sentiment de discrimination qui peut les enfermer dans une image négative d’eux-mêmes. La lutte contre la pauvreté doit particulièrement prendre en compte le sort des enfants : « Recourir à une mesure au niveau des ménages peut masquer le fait que certains de leurs membres, en particulier les enfants, ne se voient peut-être pas allouer des ressources suffisante et peuvent subir des privations d’un autre genre », alerte l’Unicef. Et conclut : « Pour toutes ces raisons, la pauvreté chez les enfants doit être appréhendée comme une combinaison de facteurs monétaires et non monétaires au niveau des ménages et des individus. »

Dispositifs de prévention

Cette recommandation est pleinement prise en compte par le Secours populaire, qui développe depuis de nombreuses années des dispositifs de prévention en matière de santé (dépistage, diététique), d’accès aux vacances, aux loisirs, à l’éducation (sorties culturelles et accompagnement scolaire), notamment en faveur des enfants handicapés, qui n’ont pas accès aux établissements adaptés, trop chers car pas assez nombreux et situés trop loin du domicile. Autant d’actions qui s’ajoutent à l’aide alimentaire et vestimentaire, l’information en matière de droit et de logement, les aides aux familles de migrants et réfugiés, privées de la quasi-totalité de ces droits fondamentaux.

Considérant les enfants comme des citoyens, le SPF a créé le mouvement Copain du monde, qui fête cette année ses 25 ans d’existence. Car qui mieux que l’enfant peut convertir en réalité les droits contenus dans la Convention internationale des droits de l’enfant du 20 novembre 1989 adoptée par l’assemblée générale des Nations unies ?

Ce mouvement, qui répond à la mission d’éducation populaire du SPF, trouve sa résonance dans la maxime de Nelson Mandela : « L’éducation est l’arme la plus puissante pour changer le monde. » Pour rendre cette arme la plus efficace possible, il convient d’offrir aux enfants au sein de leur famille, notamment les plus malmenées par les accidents de la vie, un cadre harmonieux pour leur développement physique et intellectuel : soins de santé appropriés, alimentation équilibrée, logement confortable et bien équipé, études, accès aux outils de connaissance, aux loisirs et aux vacances. Il en va du devenir même de nos sociétés.

Christian Kazandjian – Revue Convergence – N° 352