Mots-clefs

, ,

Rendue visible, la pauvreté en milieu rural aurait-elle changé de visage ?

Les manifestations régulières de la profession agricole nous rappellent une bien triste réalité : alors que le monde rural représente une culture et une mémoire auxquelles on se réfère volontiers, les personnes qui y résident doivent affronter des crises successives et s’adapter au changement. Ces territoires présentent un potentiel de développement. Mais il n’en reste pas moins vrai qu’ils abritent une population vulnérable qui ne peut subvenir à ses besoins sans le soutien inconditionnel de la collectivité.

Il est possible de circonscrire des poches de pauvreté en utilisant une série d’indicateurs comme les revenus disponibles ou la part de ménages bénéficiant de prestations sociales. Des enquêtes ont été réalisées. Elles laissent entrevoir une diversité de situations et des capacités différenciées de faire face et de s’en sortir. Alors que certains bénéficient de solidarités familiales et n’ont pas le sentiment d’être isolés, d’autres au contraire se replient sur leur espace domestique et limitent les contacts avec l’extérieur de peur de portée une étiquette.

La pauvreté ne se limite pas à une absence de ressources et les plus fragiles attendent parfois bien longtemps avant d’entreprendre des démarches. Sachant que des problèmes de santé (ou un handicap) se cumulent souvent avec des problèmes matériels, leur repérage nécessite un bon maillage associatif et des collaborations entre les travailleurs sociaux et les professionnels de santé.

En milieu rural, on mentionne la présence d’un « capital d’autochtonie » favorisant l’inscription des individus dans un réseau familial ou d’interconnaissance et maintenant des liens sociaux, y compris en cas de coup dur, c’est un fait. Mais nous devrions considérer l’existence d’un changement d’attitude vis-à-vis de l’assistance et le poids des représentations collectives sur les comportements individuels. Par exemple, on aurait parfois tendance à taire certaines situations.

Les agriculteurs bénéficient de dispositifs spécifiques et, depuis la mise en place de la décentralisation, des permanences sociales sont accessibles dans la plupart des cantons. Des associations caritatives assurent une forme renouvelée d’entraide locale et procurent un strict minimum.

Des actions sont conduites sous l’impulsion des collectivités et on assiste à l’émergence de projets d’intervention émanant du terrain. Cela étant, le recours croissant aux nouvelles technologies de l’information dans l’instruction et le suivi des dossiers d’aide sociale pénalisent ceux qui n’y ont pas facilement accès.

À la campagne, la précarité se situe souvent aux deux extrémités du parcours des âges. On rencontre aussi bien des retraités ayant de faibles pensions que des jeunes gens cumulant de petits boulots saisonniers ou des familles qui s’endettent pour acquérir leur résidence principale, se déplacer, chauffer leur logement et assurer leurs dépenses courantes.

Dans des communes isolées, des travailleurs sociaux soulignent enfin l’installation de néo-ruraux faisant le choix de vivre autrement. Parfois perçus comme étant des marginaux, ils sont néanmoins capables de s’adapter, de constituer des réseaux, de s’initier à l’agriculture biologique. Et de ce fait, de redonner vie à des villages longtemps menacés d’abandon.


 Alexandre Pagès, maître de conférences en sociologie à l’Université de Franche-Comté  – Source « revue Convergence » N° 352


Pour aller plus loin:

  • La Pauvreté en milieu rural, Alexandre Pagès, Presses universitaires du Mirail, 2012.
  • La France des marges, Étienne Grésillon, Frédéric Alexandre et Bertrand Sajaloli (dir.), Paris, A. Colin, 2016
  • Des vies de pauvres, Agnès Roche, Presses universitaires de Rennes, Coll. Essais, 2016