Médias : « La connivence est irréversible »

Entretien. À l’heure de la campagne électorale, Alexis Lévrier analyse les relations entre personnalités politiques et journalistes.

De F-O. Giesbert, et son « moi, je baise avec le pouvoir », à Nicolas Domenach, la connivence entre journalistes et politiques semble pleinement revendiquée…

Alexis Lévrier. La polémique déclenchée par le voyage à Abidjan de Nicolas Domenach, payé par Manuel Valls, montre que des comportements, autrefois dans la norme, deviennent l’exception. (…) Beuve-Méry (fondateur du Monde – NDLR) (…) expliquait à ses journalistes qu’ils avaient le droit d’être invités par le pouvoir politique « à condition de cracher dans les plats ». Domenach, lui, s’est resservi : ce qu’il a écrit après ce voyage n’a rien d’original, ni d’indépendant, et dresse le premier ministre en présidentiable. Ce que Manuel Valls attendait. (…) Qu’est-ce que cela augure ?

ALEXIS LÉVRIER Lors d’une conférence de presse de janvier 2008, Laurent Joffrin pose une question à Nicolas Sarkozy sur la « monarchie élective ». Les autres journalistes ont ri. Ce qui a choqué les Anglo-Saxons, car, chez eux, quand un homme politique ne répond pas à une question, le prochain la repose, et ainsi de suite, jusqu’à obtenir une réponse. Il serait temps que nous nous inspirions de ce mode de fonctionnement. (…)

Vous suggérez d’adopter « le point de vue de Sirius »

Alexis Lévrier. Voir les choses du point de vue de Sirius, c’est observer de très loin afin de ne pas prendre parti. Respecter cet idéal revient à prendre le risque de n’obtenir aucune information. Ce dilemme est consubstantiel au journalisme politique.

En France, ce problème est d’autant plus difficile à résoudre que le pouvoir politique entretient une relation presque incestueuse avec la presse depuis le XVIIe siècle. Or, l’élection de Trump, qui a surfé sur le discours anti-élites et antimédias, et la même rhétorique chez Marine Le Pen montrent qu’il ne faut pas donner prise à ce discours-là.

Quelles sont les origines de cette forme d’endogamie entre journalistes et pouvoir politique que vous évoquez (1) ?

Alexis Lévrier. Se pose d’abord la question de la formation. À Sciences-Po se côtoient nos futures élites politiques et médiatiques. Journalistes et personnalités politiques appartiennent souvent au même milieu sociologique. Grâce à des dispositifs comme la Chance aux concours, nous pouvons espérer un renouvellement de ces élites, une revitalisation du lien démocratique et une presse plus indépendante du pouvoir, qui ressemble à la population. Mais que faire contre la proximité géographique de ces deux mondes ? Les journalistes parisiens s’exposent à des risques. Béatrice Gurrey (journaliste du Monde – NDLR), qui a très longtemps suivi Jacques Chirac, a été la seule à révéler que, après son AVC, il n’était peut-être plus en mesure d’exercer le pouvoir. L’accès à l’Élysée lui a été longtemps refusé. Le devoir d’informer est une question d’éthique et, sur le long terme, cette crédibilité est renforcée et reconnue par le public. Si le journaliste se tait, il entre dans la connivence, sans retour possible.

Vous exposez dans le livre la montée d’une nouvelle forme de dépendance, à l’égard du pouvoir économique…

Alexis Lévrier. Les grands patrons rachètent la presse, non pour faire de l’argent, mais pour obtenir un outil d’influence. (…) …. cette interdépendance croissante entre pouvoir économique et politique se fait au détriment de l’indépendance de la presse. C’est un métier de grande précarité économique, ce qui rend les journalistes plus faibles lorsqu’ils proposent des articles. La prise de conscience des journalistes se heurte à cette réalité économique, car l’ubérisation du métier fragilise les tentatives de contestation de ces deux pouvoirs.


(1) Le Contact et la Distance. Éditions les Petits Matins, 16 euros.


Entretien réalisé par Audrey Loussouarn – L’Humanité – Source