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[L’]unité syndicale, qui avait précédé de quelques mois les élections législatives de 1936, avait à la fois permis de renforcer l’élan unitaire de la gauche et de régénérer l’action revendicative des salariés, et allait entraîner une véritable ruée syndicale, avec plus de quatre millions d’adhérents.

Aujourd’hui, l’unité syndicale n’est plus à l’ordre du jour depuis le « Tous ensemble » des mouvements de grève de 1995, et la crise actuelle du syndicalisme ainsi que son extrême division [organisée par le Medef et ses prédécesseurs], s’inscrivent à rebours de l’apogée qu’a pu représenter 1936 dans l’histoire du syndicalisme hexagonal.

Plus largement, (…) [cette période] se singularisaient par la constitution d’organisations et de cultures de masse en totale contradiction avec notre ère de l’individualisme roi et où les formations ou partis traditionnels sont désavoués par de nouvelles – en tout cas revendiquées comme telles – modalités d’action collective, à l’instar de Nuit debout.

Mais, au motif d’autonomie, les différents appels à une convergence des luttes ont peu de chance d’aboutir puisqu’ils se refusent dans le même temps (et pour l’instant) à proposer une issue politique au mouvement.

À l’inverse, la constitution du Rassemblement populaire à l’été 1935, qui regroupait plus d’une centaine d’organisations (associations, partis, syndicats, formations de jeunesse), s’était donné comme objectif d’élaborer un projet qui prit la forme d’un programme commun de gouvernement adopté en janvier 1936.

Perte d’héritage militant

Enfin, si le XXe siècle fut celui des idéologies, le XXIe semble en devenir le tombeau au profit des religions. Depuis la chute de l’URSS (véritable objet de fascination ou de répulsion dans les années 1930), et plus encore ces dix dernières années, les références idéologiques se sont diluées.

De Sarkozy évoquant Léon Blum (…) en passant par Marine Le Pen ou Steeve Briois se réappropriant Jaurès, les pièces maîtresses de l’échiquier politique tombent les unes après les autres. On assiste à une véritable perte des héritages militants et à une inquiétante absence de culture historique [tant] chez une partie des élites politiques [que] de leurs bases.

Le fait qu’une loi comme la loi El Khomri soit portée aujourd’hui par un gouvernement socialiste montre bien l’écart, pour ne pas dire le fossé, existant entre la gauche réformiste actuelle, qui, sous couvert de modernité, tend à instaurer une inversion des normes en termes de droit du travail, et celle de Léon Blum, qui, a contrario, rendit obligatoire en 1936 les conventions collectives, imposa le respect de la liberté syndicale et instaura les modalités d’un dialogue social, certes difficile (délégués-ouvriers, conciliation, arbitrage), mais dont on recherche encore vainement maintenant les voies pour y parvenir.

Aussi, malgré des parallèles séduisants et des coïncidences qui peuvent paraître (…) [entre 1930-36 et aujourd’hui] troublantes aux yeux de nos contemporains, (…) [il faut] se méfie par nature des anachronismes, […) [et insister sur la différence] des contextes politiques et de leurs enjeux socio-économiques ainsi qu’à mettre en lumière leurs évolutions. Il n’en reste pas moins que, quatre-vingts ans plus tard, les valeurs portées par le Front populaire, avec la triade « Le pain, la paix, la liberté », n’ont pas totalement disparu et résonnent encore dans une partie du peuple de gauche comme un espoir de « lendemains qui chantent » dans un contexte de désarroi moral et de pessimisme généralisé.


D’après Politis, – Hors-série N° 64 – titre de l’article original « Non, 2016 n’est pas (tout à fait) 1936 !, signé de Morgan Poggioli