Mots-clefs

C’est la patronne qui décide !

Les sociologues ont beaucoup parlé de cette grande division symbolique à la vie dure : celle qui réserve l’intérieur et l’intimité du foyer aux femmes, et l’extérieur et la vie publique aux hommes. À l’origine de bien des inégalités entre les femmes et les hommes, ce grand partage connaît des exceptions inattendues.

C’est le cas de certains villages ruraux français en voie de désindustrialisation, où les cafés mettent la clé sous la porte à mesure que leurs clients désertent la région [pour trouver un emploi]. Les hommes [encore résidents « ruraux »] continuent pour autant de se fréquenter « entre potes », mais ils sont alors contraints de se replier sur les canapés du salon, à l’intérieur des maisons, ce territoire censé être féminin.

La parité au foyer en somme… Une bonne nouvelle pour les femmes ? Pas tout à fait.

Cet extrait du journal de terrain d’un sociologue qui a mené une enquête à Fontbourg (1), un village de la Haute-Marne, nous plonge dans les « apéros entre potes » chez de jeunes ouvriers, employés (…), pour donner à voir la domination masculine dans les recoins du quotidien.

« Pièces rapportées » des bandes de copains, les jeunes femmes participent moins à la fête qu’elles n’accompagnent leur conjoint. Deux fois plus frappées par le chômage que les hommes, cantonnés à des temps partiels dans des métiers qui les isolent (aides à domicile, par exemple), les femmes qui n’ont pas quitté le village exercent « la part de pouvoir qu’il leur reste » au sein du foyer. (…)

Très soucieuses de « tenir leurs hommes », dont l’alcool [parfois] délie les langues, elles cherchent à préserver la réputation de leur famille. Dans le même temps, elles sont fières de « savoir recevoir » leurs amis et bénéficient elles aussi de l’entraide amicale.

Puisque ces « bandes de potes » sont toutes formées « autour des mecs » (collègues, camarades de chasse, coéquipiers de football), ces jeunes femmes ont tendance à tisser moins de liens amicaux entre elles, surtout dans les premières années de formation du couple.

Contrairement aux hommes, elles [pour beaucoup] ne partagent pas de loisirs ensemble à l’extérieur. Par conséquent, une séparation conjugale les condamnerait à « couper les ponts » avec leur réseau d’amis, tandis que l’homme continuerait à fréquenter ses « vieux bons potes ».

Tant qu’elles sont en couple, ces jeunes femmes, qui souvent « ne se laissent pas faire », sont les « patronnes », comme les appellent les hommes d’un ton affectueusement ironique.

Mais ce statut, même subalterne, ces femmes y tiennent. C’est dans cette position objectivement dominée qu’elles parviennent parfois à se faire respecter. À l’image de Sandra, une mère au foyer qui parvient à convertir sa solide réputation de « grande gueule » en ressource politique. Elle sera d’ailleurs candidate aux élections municipales de Fontbourg.


Hélène Richard – Revue « Manière de voir » N° 150, Page 78


(1) Les noms des personnes et des lieux ont été changés.


Ne jetez pas l’opprobre sur ce récit relatant un fait. Chacune, chacun, pourrez avoir un avis tout autre. Toutefois, avant d’agonir l’auteure de cet article, veuillez considérer que cette situation ayant fait l’objet d’un article récent, existe bien encore de nos jours. MC