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Entretien avec Joby Warrick, prix Pulitzer 2016, reporter au Washington Post, commente son livre parlant des origines de Daech et le rôle des puissances occidentales.

  • Votre livre est extrêmement documenté : vous avez réalisé plus de 200 entretiens, dont certains avec des personnalités haut placées des services de renseignement aux Etats-Unis et au Moyen-Orient. Comment avez-vous réussi à obtenir autant de témoignages, rares qui plus est ?

Cela n’a pas été facile ! Ce livre n’aurait jamais été possible si je n’avais pas auparavant travaillé sur ces sujets-là. Depuis quinze ans, je couvre pour le Washington Post les enjeux de sécurité nationale. Par exemple, si j’ai pu parler à la CIA pour agrémenter mon livre, c’est parce que j’avais déjà côtoyé certains de ses membres en tant que reporter chargé du renseignement.

J’ai aussi beaucoup voyagé en Moyen-Orient, développant ainsi des liens avec des personnes originaires de ces pays-là. Par ailleurs, j’ai suivi le ministre des Affaires étrangères américain, notamment durant le Printemps arabe, en 2011 – de quoi, une nouvelle fois, voyager. J’avais donc un bon accès et une bonne familiarité avec ces enjeux-là : cela a été mon tremplin pour commencer à travailler sur l’émergence de Daech.

  • Le personnage principal de votre livre est Abou Moussab al-Zarqaoui, terroriste jordanien considéré comme la figure fondatrice de Daech – et ce, dès le début des années 2000, en Irak. Pourquoi était-ce important d’étudier en détail son parcours pour comprendre ce qu’est devenue l’organisation aujourd’hui ?

Parfois, les personnalités sont extrêmement importantes. Et, dans le cas de Daech, la figure d’al-Zarqaoui est essentielle : l’organisation est aujourd’hui le miroir de sa personnalité. Il était un criminel, une vraie brute. Il pensait vraiment pouvoir tordre les règles de l’islam, de façon à établir sa propre théologie – comme le font actuellement les partisans de Daech.

Et puis, toutes les horreurs qu’ils commettent aujourd’hui sont inspirées par les faits d’armes d’al-Zarqaoui. Par exemple, c’est lui qui a été le premier à diffuser sur internet une vidéo de décapitation, en 2004. Une exaction faite de ses propres mains… Idem, il fut le premier à penser – contrairement à Al-Qaïeda – qu’on pouvait tuer des innocents, et qu’il fallait entamer une guerre opposant sunnites [courant de l’islam auquel il appartenait – ndlr] et chiites. Aussi, même s’il est mort en 2006, Daech reste en 2016 son organisation.

  • En France, on parle souvent de la guerre en Syrie en 2011 pour expliquer le développement de Daech. Pourtant, comme vous l’expliquez dans votre enquête, l’organisation est apparue bien plus tôt, sous le nom d’Al-Qaeda, en Irak. L’occasion de raconter le rôle des Etats-Unis dans la création du groupe et, comment, de façon ironique, ils l’ont aidé à se développer en envahissant l’Irak en 2003…

C’est en effet très important pour comprendre l’histoire de Daech. Al-Zarqaoui était certes une figure de poids, mais personne n’aurait jamais entendu parler de lui si les politiciens américains ne l’avaient pas rendu célèbre ! Au début des années 2000, personne ne savait qui il était.

Mais en le présentant comme celui qui faisait la connexion entre Saddam Hussein et Al-Qaeda – ce qui était faux –, en faisant de sa capture une des raisons de l’invasion en Irak, et en publiant sa photo en plein conseil de sécurité des Nations unies, les Etats-Unis lui ont en fait donné du pouvoir. Al-Zarqaoui voulait se battre contre une super-puissance, et en particulier contre les Américains.

Finalement, en envahissant l’Irak, on lui a donné cette opportunité ! De plus, l’occupation américaine a créé de l’instabilité. L’armée de Saddam Hussein a été dissoute, le parti Baas de l’ex-président irakien interdit. Cela a permis l’allégeance d’anciens militaires professionnels de l’armée irakienne, humiliés par l’arrivée des Etats-Unis, à Al-Zarqaoui – outre l’adhésion de djihadistes fanatiques déjà radicalisés durant la guerre d’Afghanistan. C’est l’addition de ces deux forces qui a rendu l’organisation et son leader si puissants. En somme, le concours de circonstances était presque idéal.

  • Peut-on justement faire un parallèle avec ce qui s’est passé en Afghanistan en 1979, quand les Etats-Unis, pour combattre l’URSS, ont armé ceux qui allaient par la suite devenir les talibans, avant que ces mêmes talibans se retournent contre eux ?

Voici une leçon qui ne cesse de se répéter : les actions ont des conséquences. (…)

  • La Syrie de Bachar al-Assad a elle aussi eu un rôle dans le développement de Daesh : pour justifier sa répression contre son propre peuple, le président syrien a assuré que toutes les personnes combattant son régime étaient des terroristes, ce qui n’était pas du tout le cas au départ. Cela a ouvert la voie à l’EI…

Cela a été une prophétie auto-réalisatrice : al-Assad a clamé que les gens en révolte contre lui étaient tous des terroristes – et pour assurer ses arrières, il a délibérément libéré de vrais terroristes avant le début du conflit ! Comme cela, il peut dire maintenant que les gens qui le combattent sont de vrais méchants, tout en se donnant le rôle du sauveur du bon peuple syrien… (…)

  • Outre des circonstances géopolitiques favorables, comment al-Zarqaoui a-t-il réussi à développer autant son mouvement, et à le rendre si attrayant – que ce soit dans les pays du Moyen-Orient, puis ensuite dans le reste du monde ?

Tout d’abord, il était très stratégique sur certains points essentiels pour un homme sans éducation. Il fut par exemple l’un des premiers à reconnaître l’importance des réseaux sociaux et d’internet – il s’est mis à l’informatique dès 1999 ! Par conséquent, quand il a publié sa première vidéo de décapitation en 2004, cela a été un tournant aux Etats-Unis : ces images nous ont rendus malades, et nous ont fait réfléchir sur le bien-fondé de cette guerre.

Mais, dans le même temps, la vidéo a inspiré ses futurs partisans. Ce Jordanien avait les couilles d’assassiner un Américain et de diffuser cela. Il était l’individu qui osait s’élever contre les Etats-Unis – de quoi devenir une figure « sympathique » pour les extrémistes. Par ailleurs, il a très tôt commencé à évoquer l’idée de réinstaurer un califat, ce qui était totalement inédit, et de tenir des propos sur l’imminence de l’apocalypse. Cela a rendu son discours très attractif. (…)


Interview réalisé par Amélie Quentel – Les Inrocks – Source (Extrait)


Sous le drapeau noir – enquête sur Daesh (Cherche-midi), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Tancrède Muiras, 424 pages, 21€