Les étranges affaires d’Areva en Afrique

Aux sources du scandale UraMin

Championne mondiale du nucléaire, Areva peine à sortir de la tourmente. Aux inquiétudes sur l’avenir de la filière depuis l’accident de Fukushima s’ajoutent les retards des réacteurs de troisième génération en Finlande et à Flamanville. Mais, surtout, l’entreprise publique française est mise en cause pour des investissements suspects dans trois gisements d’uranium africains.

[Le site de] Bakouma, en République centrafricaine (…) devait apporter la prospérité à tout le pays — l’un des plus pauvres du monde —, la fortune à ses travailleurs, et de l’énergie pour un siècle à la France.

On accède à Bakouma depuis Bangui, la capitale. Après deux jours de voyage au milieu de la misère et des groupes armés, il faut encore passer quelques heures sur une motocyclette sujette aux pannes. Une chaussée toujours plus étroite, les branches, l’humidité et un soleil de plomb forcent en définitive à mettre pied à terre pour traverser les derniers fleuves, rivières et ruisseaux qui nourrissent la forêt vierge de la préfecture de Bangassou.

Enfin apparaît un ensemble de cases faites de la même terre que le sol, aux toits couverts de branches sèches et aux intérieurs garnis de lits sans matelas. Un lieu sans odeur ni couleur particulière, que le soleil habite de 6 heures du matin à 6 heures du soir toute l’année ; un lieu dont l’autarcie est régulièrement rompue par un flot d’étranges pèlerins arrivant les yeux pleins de lucre et repartant toujours asséchés, repoussés par le poison doré qu’ils recherchaient.

Un lieu encerclé par un minerai qui avait promis à l’Occident l’éternité et qui prend chaque jour un peu plus la forme de son ultime malédiction : l’uranium. Ces cases abritent les secrets de l’effondrement du plus grand groupe nucléaire du monde : Areva.

Huit millions de dollars versés au Trésor centrafricain

En 2007, le groupe français avait racheté l’entreprise UraMin, détentrice depuis l’année précédente des droits miniers de Bakouma. La « découverte » d’immenses gisements d’uranium dans l’est de la Centrafrique avait suscité de [beaucoup] d’espoirs assorti d’importants bonus financiers, l’accord signé le 10 août 2008 permit le décaissage un mois plus tard de 8 millions de dollars versés au Trésor centrafricain, en provenance des fonds spéciaux de l’entreprise française.

Un peu plus de cent employés furent recrutés à travers le pays, l’université de Bangui fut mobilisée pour former des géologues et des topographes. Le « général » lui-même se rendit en mars 2011 dans le petit village de Bakouma pour annoncer l’arrivée des temps glorieux.

L’étrange rêve qu’avait fait naître Areva a rapidement pris l’allure d’un des cauchemars habituels de la mondialisation. À Bakouma, les premiers salaires frôlaient à peine les 70 euros par mois, pour des journées de treize heures, sept jours par semaine, « sans pause déjeuner », précise M. Sylvain Ngueké, un ancien foreur

Huit ans et une guerre civile plus tard, M. Bozizé est parti en exil, le gisement de Bakouma a été abandonné, l’espérance de vie ne dépasse toujours pas 50 ans dans le pays et le produit intérieur brut par habitant, 350 dollars. Les routes, les hôpitaux et les écoles promis n’ont jamais été construits.

Le basculement est intervenu en 2012, à la veille de l’élection présidentielle française. La maire de Bakouma, Mme Eugénie Damaris Nakité Voukoulé, se souvient parfaitement de M. Tantardini a réuni l’ensemble des personnels du site pour leur annoncer, après un long silence, que Bakouma serait « mis en sommeil ». Peu après le rachat d’UraMin par Areva, ses représentants avaient promis aux employés cinquante ans de travail, et leur avaient fait signer des contrats qui prévoyaient augmentations et primes régulières.

Des opérations aussi délicates et essentielles que l’enfouissement des déchets radioactifs, la décontamination des infrastructures et la sécurisation d’un site qui pourrait se révéler fatal pour les populations environnantes n’ont jamais été menées. En violation des règles les plus élémentaires, aucun panneau d’avertissement, aucune barrière n’en interdit l’accès.

Lorsqu’on s’aventure sur le principal gisement, les rayonnements sont omniprésents. Au-dessus de déchets radioactifs abandonnés tels quels au milieu des champs, entre une petite plantation de maïs et un troupeau de zébus, les doses mesurées représentent quarante fois l’irradiation naturelle de la région (1) et dix-sept fois les doses maximales autorisées en France pour les employés du nucléaire. Les infrastructures sanitaires ont été complètement démantelées avec le départ des derniers expatriés, et les fichiers médicaux des employés locaux ont disparu. Aucun suivi n’a été mis en place.

À quelques milliers de kilomètres de là, Areva, société anonyme propriété de l’État français, a annoncé en mars 2015 des pertes de 4,8 milliards d’euros et doit engager une restructuration qui impliquera la suppression de six mille emplois. L’État a dû participer à une recapitalisation de 5 milliards d’euros pour restaurer son bilan, tandis que son activité « réacteurs » doit être complètement cédée à EDF d’ici à 2017.

Le scandale industriel du siècle et les sommes astronomiques qu’il charrie semblent à des années-lumière de ce petit village centrafricain. Comment comprendre qu’Areva ait dépensé plusieurs milliards d’euros pour l’achat de trois mines fantômes en Namibie (Trekkopje), en Afrique du Sud (Ryst Kuil) et en Centrafrique (Bakouma), avant de les fermer précipitamment sans en avoir tiré un gramme de minerai ? Quatre milliards d’euros de pertes sèches inscrites dans les comptes de l’entreprise publique, soit l’équivalent de vingt années de budget de l’État centrafricain…

Selon le Mail & Guardian (3) de Johannesburg, Areva aurait racheté UraMin à un prix largement surévalué pour qu’une partie de la transaction permette de verser plusieurs centaines de millions d’euros de commission au clan du président sud-africain d’alors, M. Thabo Mbeki. En échange, Areva espérait gagner un appel d’offres pour plusieurs centrales nucléaires et une usine d’enrichissement de l’uranium — une hypothèse reprise par d’autres sources. Un ancien ministre des mines centrafricain nourrit le même soupçon de rétrocommissions en ce qui concerne Bakouma

Areva n’est pas n’importe quelle entreprise. Soupçonnée de corruption et de graves négligences sanitaires et environnementales dans des pays aussi divers que la Chine, l’Afrique du Sud, le Niger, l’Allemagne, la Namibie ou encore le Gabon, elle est une excroissance de l’État français, son principal actionnaire via le Commissariat à l’énergie atomique. Ses activités dans le nucléaire civil et militaire français, partiellement couvertes par le secret défense, ont fait l’objet d’une réorganisation accélérée à l’orée des années 2000, sous la direction de Mme Anne Lauvergeon, ancienne secrétaire adjointe de la présidence de la République sous François Mitterrand. Appartenant au corps le plus puissant de la République, les X-Mines, dont elle a animé le réseau d’anciens, Mme Lauvergeon manifeste un entregent politique transversal : le président Nicolas Sarkozy lui a proposé le ministère de l’enseignement supérieur en 2007, avant que M. François Hollande n’envisage de la nommer à son tour au gouvernement en 2012.

À la tête d’Areva, elle demande et obtient des marges de manœuvre exceptionnelles, qui lui permettent de court-circuiter la tutelle des autorités de contrôle de l’État et d’engager des chantiers pharaoniques qui mèneront à l’effondrement de l’entreprise. Ainsi, tant le rachat que l’abandon des gisements d’UraMin ont eu lieu sous la supervision directe du ministre de l’économie de l’époque, M. Thierry Breton, puis de l’Élysée, à travers un homme, M. Patrick Balkany, alors député et maire de Levallois.

Ce dernier est intervenu en 2008 pour calmer la colère du président centrafricain : « Bozizé a senti la trahison, nous raconte un haut fonctionnaire en poste à l’époque. Il a tout de suite compris ce qui se tramait et a bloqué l’exploitation de la mine de Bakouma, menaçant de faire annuler les permis et de les remettre en jeu. » Selon une plainte de l’État centrafricain, qui a saisi le parquet centrafricain, M. Balkany a touché une commission de 5 millions d’euros pour ses services, qui ont permis de résoudre le conflit.


Juan Branco – Chercheur en droit international, auteur de L’Ordre et le monde. Critique de la Cour pénale internationale, Fayard, Paris, 2016. Le Monde Diplomatique Nov. 2016 – Source (Extrait)


  1. Elles atteignent les 3 micro-sieverts par heure (μSv/h), alors qu’elles ne dépassent pas autour du village 0,08 μSv/h.
  2. «Jim Mellon interview », Spear’s WMS Magazine, no 13, février 2010.
  3. «French nuclear frontrunner’s toxic political dealings in SA », Mail & Guardian, Johannesburg, 3 août 2012.
  4. Cf. « La nouvelle guerre sale pour l’uranium et les minerais d’Afrique », dossier de WikiLeaks, 5 février 2016, et le roman d’espionnage de Vincent Crouzet Radioactif, Belfond, Paris, 2014.