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Quand un président se confesse à deux journalistes, il ne faut pas comprendre l’expression de ses sentiments en dehors de la relation convenue entre un dirigeant politique et deux représentants de la presse.

Le titre même du livre de Gérard Davet et Fabrice Lhomme — « Un président ne devrait pas dire ça » (1) — vaut d’abord pour les auteurs qui ne livrent pas ici du « off » ; par conséquent ils ne violent pas les règles. (…) François Hollande a manifestement envisagé sa collaboration avec Davet et Lhomme d’après cet exemple. (…)

Le livre de Davet et Lhomme est donc le résultat d’une méprise sur la collaboration entre président et journalistes. François Hollande n’attendait sans doute pas un livre à sa gloire mais au moins un livre à son avantage. Il croyait le trouver dans la transparence, la bonhommie dont il a joué tout au long de sa carrière politique auprès des journalistes mais aussi des électeurs. Avec quelque succès il est vrai. Il s’en est ainsi remis sans garantie à des journalistes comme après tout il l’avait toujours fait, la plupart du temps à son bénéfice, en distillant ses confidences off sur les dirigeants socialistes. Sans s’être complètement rendu compte qu’il n’était plus le premier secrétaire du PS mais le président, celui dont les paroles ont une autre valeur, passant du registre de la confidence à celui de la révélation.

Deuxième méprise, les auteurs n’étaient pas des journalistes accrédités couvrant une institution ou un dirigeant politique capable de nouer la confiance réciproque — sans laquelle leur travail serait impossible — mais bien des journalistes « d’investigation », qui font leur miel de révélations données ou volées. Loin de la loyauté des premiers, ils travaillent dans la logique des coups médiatiques et si possible des best sellers. Il a fallu la naïveté ou l’optimisme de François Hollande pour croire que le livre ne serait publié qu’après son mandat.

Quelle eut été sa valeur après un échec électoral probable, et dorénavant certain ? Par contre, en faisant échouer la candidature de Hollande, sa valeur [du livre], augmente. Que les auteurs ne viennent pas se défendre en prétendant n’avoir pas lorgné d’importants droits d’auteur. Il suffit de connaître les tirages et les pourcentages. (…)

La relation entre journalistes et politiques est complexe : les premiers sont le plus souvent des auxiliaires, plus rarement des contempteurs. Sans exclure d’autres relations plus subtiles. Ici, Davet et Lhomme ont tenté l’alliance du feu et de l’eau.

En principe les auxiliaires servent la cause des politiques, paient leurs informations par leurs commentaires utiles, voire élogieux. Les contempteurs seraient plutôt ces journalistes d’investigation qui recherchent les secrets inavouables. Comment les deux rôles ont-ils pu être associés ? D’un côté, l’enregistrement négocié des secrets, de l’autre leur divulgation. Cette incompatibilité est l’indice d’une trahison et nourrit le malaise.

Elle ressemble pourtant aux méthodes du journalisme canapé qui, dans le sillage de Françoise Giroud ; consistait à employer des journalistes séduisantes pour arracher des confidences aux hommes politiques plus ou moins dupes. Certaines ont même épousé leur cible à moins qu’elles n’aient « épousé la politique » comme on l’a dit d’une d’entre elles.

Dans le dernier épisode, les termes de l’échange sont moins visibles. Sauf piège délibéré des journalistes, aucun ne savait exactement ce qu’il faisait — c’est-à-dire ce qui sortirait du plan, c’est-à-dire du livre déjà écrit et non de celui projeté, du contexte de la parution et non de l’écriture — ni ne comprenait l’exacte répartition des rôles, les uns se pensant comme journalistes d’investigation alors qu’ils étaient devenus des journalistes de confession, à bien des égards simples sténographes du puissant qu’ils écoutaient, l’autre croyant avoir affaire à des mémorialistes quand il avait affaire à des chasseurs de scoop.

(…) Le problème n’est pas que François Hollande ait un vocabulaire pauvre, une culture étriquée, une éloquence nulle, et aucune vision politique, mais bien qu’un système politique qualifié de démocratique le hisse au sommet. (…) En effet, pourquoi voter si ce n’est pour (…) choisir selon l’étymologie du terme élire (eligere), des individus compétents, intelligents, efficaces ? (…)


Alain Garrigou – Le blog du Monde Diplomatique (Accès libre) –Source (Extrait)


(1) Gérard Davet & Fabrice Lhomme, Un Président ne devrait pas dire ça, Stock, Paris, 2016.