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(…) … l’actualité ne manque pas de nous rappeler que les médias indépendants relèvent d’une espèce en voie d’extinction.

Examinons ce qui se joue à I>Télé.

Au départ, cette chaîne d’information continue n’était ni plus soumise ni plus nocive qu’une autre. Juxtaposition haletante et abrutissante de spots publicitaires, de faits divers plus ou moins secondaires et d’émissions de commérages confiées à des histrions sur jouant l’indignation, la « polémique » constituait son fonds de commerce.

[Après un rachat] le propriétaire de la chaîne, Vincent Bolloré, principal actionnaire du groupe Vivendi, décide d’imposer à l’antenne un de ses vieux amis, un animateur graveleux tout juste mis en examen pour corruption de mineur aggravée.

En général, la protestation des journalistes se résume au vote d’une motion de défiance à laquelle les propriétaires n’attachent aucune importance (1). Cette fois, la quasi-totalité de la rédaction d’ I>Télé se met en grève.

Afin que l’épisode soit plus édifiant encore, Bolloré décide également de rapatrier dans les locaux d’ I>Télé les salariés de son quotidien gratuit, Direct Matin, l’un des journaux les plus déconsidérés de la presse française, surtout connu à vrai dire pour ses « articles » célébrant les entreprises du groupe Bolloré et les chefs d’État africains leur ayant un jour concédé un contrat de travaux publics.

On ne sait pas dans quel état la chaîne sortira de cette épreuve, mais le mépris de Bolloré pour les journalistes étant notoire, c’est surtout l’avis des annonceurs qui risque de déterminer son choix. (…)  … [mais] le patron de Canal+ et d’ I>Télé est également… actionnaire décisionnaire d’ Havas, premier groupe publicitaire de France.

Un problème de surpuissance capitaliste se nicherait-il derrière cette affaire?

Pas pour Nicolas Sarkozy, vieil ami de Vincent Bolloré : « S’agissant de nos groupes de communication, débarrassons-nous d’abord d’une idée particulièrement fausse, celle de la prétendue trop grande concentration. C’est tout le contraire. Nos groupes sont trop disséminés, trop petits, pas assez internationaux. (…) Il faudra donc complètement revoir les règles propres à ce secteur, en encourageant au lieu de dissuader la constitution de grandes entreprises de communication multimédia (2). » (…)

Indépendance de la presse vis-à-vis du pouvoir politique?

Chacun savait que François Hollande adore la compagnie des journalistes (70 d’entre eux recevraient ses textos…). (…) La publication rapprochée de trois ouvrages d’entretiens avec le chef de l’État révèle qu’il a reçu leurs cinq auteurs, longuement, plus d’une centaine de fois, leur laissant entendre ses conversations téléphoniques avec des chefs de gouvernement étrangers, leur donnant accès aux notes diplomatiques prises par un conseiller de l’Élysée, se rendant parfois à leur domicile pour s’épancher davantage. (…)

Quand il ne dévoile pas des secrets d’État à un journaliste, Hollande se déploie à l’Élysée pour y décorer (…) Jean Daniel, (…) Nouvel Observateur, (…) Pierre Bergé, Le MondeNouvel Observateur (…) Jacques Julliard, (…)  Marianne, Le Figaro (…).

Ne pas subir les oukases d’un milliardaire, ne pas dépendre de ses budgets publicitaires, ne pas entretenir de rapports de connivence avec les plus hautes autorités de l’État : ces trois libertés ressemblent à une définition de l’indépendance de la presse.


Serge. Halimi, Source (Extrait) Le Monde Diplomatique – Titre original « Au-delà d’un mot creux »


(I) Les journalistes Nicolas Demorand et Laurent Joffrin à Libération, Christophe Barbier à L’Express, Matthieu Croissandeau à L’Obs ont, grâce à l’appui des actionnaires, survécu au désaveu public massif des rédactions qu’ils dirigeaient.

(2) Nicolas Sarkozy, Tout pour la France, Plon, Paris, 2016.