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Depuis plusieurs mois, l’institution policière est sous les feux des projecteurs. (…) … attentats de janvier 2015 [Charlie hebdo, Hyper casher], du 13 Novembre [Stade de France, Ba-ta-clan, restaurants] et le déclenchement de l’état d’urgence et toutes ses contingences [14 juillet 2016-Nice], (…) … contenir les manifestations de rue [loi El khomri, syndicales, mariage pour tous, Gay pride, nuits debout, etc], (…) … [puis le] mouvement de contestation interne à la police nationale, initié à la suite de l’attaque d’un véhicule de police à Viry-Châtillon.

(…) Dans le cas des manifestations opposées à la loi El Khomri, les policiers ont pour mission de gérer le maintien de l’ordre. Les questions (…) portent sur la compétence policière à user avec discernement de la force et sur le degré de professionnalisation des effectifs engagés. (…)

Le mouvement policier du mois d’octobre semble, quant à lui, éloigné de ces interrogations. Il est porté par des policiers de la sécurité publique dénonçant leurs conditions de travail, les risques qu’ils encourent au quotidien, les relations entretenues avec la hiérarchie, le travail des instances judiciaires et, last but not least, l’attentisme syndical.

Une tension commune traversant l’ensemble (…) [des] policiers, de faire face, dans leur activité quotidienne, à un niveau croissant d’antagonisme. Que les policiers se vivent comme étant assiégés dans une citadelle, entourés par, au pire, des délinquants, au mieux, par des ingrats, voilà qui n’est pas nouveau (…)

Les policiers se trouvent en première ligne dans la lutte antiterroriste quand il s’agit d’entrer dans le Bataclan, ils le sont aussi lorsqu’ils bataillent avec des manifestants déterminés à Paris ou à Rennes, ils le sont enfin lorsqu’ils reçoivent des cocktails Molotov alors qu’ils se trouvent en mission de protection d’une caméra de surveillance.

(…) la réalité de cette conviction policière d’incarner les premiers et derniers remparts de la société. (…) [d’où] la tendance chez certains fonctionnaires de police : réclamer de la part du gouvernement, des institutions et, in fine, du public que leur soient laissées les coudées franches dans le combat qu’ils estiment devoir mener au nom de la défense de la société. Cela peut passer par des revendications en matière d’armement (armes automatiques pour affronter les auteurs de tueries de masse, à létalité réduite pour cibler certains manifestants en cas de troubles, réforme du régime de la légitime défense pesant sur l’usage de l’arme à feu pour les policiers de la sécurité publique), mais ce n’est là que la partie émergée de l’iceberg.

Ce qui traverse les trois temps qui rythment l’exposition médiatique de l’institution policière depuis près de deux ans, c’est une revendication, de la part de nombreux policiers, de se voir déléguer le soin d’évaluer la justesse des moyens à engager dans la lutte contre ceux à qui ils sont opposés. Cela passe alors par moins de contrôle pénal, moins de décisions judiciaires contraires aux attentes policières, moins de couverture journalistique, moins d’enregistrements vidéo des interventions policières, moins de contraintes hiérarchiques.

Cela passe, autrement dit, par un affaiblissement tendanciel de toute figure tierce – du droit jusqu’au regard public en passant par les différentes formes de contrôle exercées sur l’activité policière – qui empêche, dans un Etat de droit, que les batailles livrées par les forces de police ne se transforment en un face-à-face avec «sa clientèle».

(…) il s’agit là d’une tendance périlleuse pour tout le monde, et notamment pour les policiers eux-mêmes.


Cédric Moreau de Bellaing, Maître de conférences en sociologie à l’Ecole normale supérieure Libération –Titre original de l’article « De la périlleuse demande d’autonomie des policiers » – Source (Extrait)