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Refonder un projet républicain autour de ses valeurs fondatrices passe par un rappel de la place centrale de la laïcité.

Les défaites militaires de Daech ne sauraient faire illusion. La bataille décisive est ailleurs. Elle est d’ordre politique et existentiel : quel projet positif notre République peut-elle opposer au nihilisme jihadiste ?

Les fondations de la République se trouvent fragilisées moins par les actes terroristes face auxquels la société a su opposer une capacité de résilience que par la propagation d’un discours de division à travers la quête hystérique d’un nouvel ennemi intérieur.

La volonté légitime de définir une entité collective, un «nous» face à la fureur terroriste, bascule ainsi dans une entreprise idéologique, aux forts accents populistes, de définition d’une identité menaçante qui serait présente à l’intérieur du corps national et dont il faudrait, comme d’un virus, se débarrasser séance tenante pour recouvrer son intégrité. Ceux qui figurent l’«anti-France» ou la «cinquième colonne» – des mythes encore installés dans notre psyché collective – doivent faire la preuve de leur innocuité, c’est-à-dire, dans un langage plus acceptable, de leur assimilation, jusqu’à (re)devenir gaulois !

Cette dichotomie entre un «nous» et un «eux» fonctionne comme un moyen, presque cathartique, de créer une identité collective rassurante mais fantasmée. Mieux, la logique de l’«ennemi intérieur» mériterait d’être inversée : le discours fait de haine et de stigmatisation à l’endroit des «musulmans» fait le jeu de la stratégie de Daech, à telle enseigne que nombre de politiques et bretteurs du débat public prennent les traits d’«alliés objectifs» des jihadistes, à l’instar d’Eric Zemmour confiant sereinement «respecter les jihadistes prêts à mourir pour ce en quoi ils croient». L’hommage prend l’allure d’un aveu.

Les tenants de cette «grande division» se prétendent «républicains», mais ils concassent dans leur discours l’unité de la nation et l’égalité de ses citoyens, qui sont au fondement même du projet républicain. Or c’est l’incapacité de nos politiques à faire de ces principes simples des principes de réalité, à transformer dans les faits les valeurs proclamées, qui est à la source de notre malaise existentiel. L’atomisation et le cloisonnement de la communauté nationale ont engendré une citoyenneté à plusieurs vitesses dont l’inégalité sociale, plus que l’hétérogénéité culturelle des populations, demeure le moteur. Or si la tendance est de mettre en exergue l’insécurité identitaire aux dépens de l’insécurité sociale, les deux sont liées.

Les fractures de la République sont nourries par le creusement des inégalités sociales et le sentiment d’injustice. C’est en cela que la crise identitaire est celle de l’égalité. Il est plus aisé et sans doute plus rentable politiquement de parler d’identité que de chercher à corriger des inégalités structurelles – un travail qui demande du temps, une denrée rare en politique.

C’est en ces termes qu’il nous semble opportun de poser la question républicaine : dépasser la seule logique identitaire, mémorielle et commémorative pour l’inscrire dans une dynamique de reconstruction de sa matrice progressiste. Cela devrait être le travail de la gauche.

La justice sociale doit constituer la raison d’être, la clé de voûte de la République, résumée dans une devise programmatique sans cesse à revisiter. Telle est la voie pour sortir des impasses identitaires auxquelles aboutissent les débats stériles sur «la place de l’islam en France» ou sur les «racines chrétiennes de la France». Au lieu de (re)définir la République à travers son rapport à telle ou telle religion, l’heure est à la clarification de notre relation à la laïcité. La volonté de vivre ensemble qui sous-tend le principe de laïcité glisse lentement mais sûrement dans un devoir vivre ensemble prescrit – non par la loi, mais – par une conception identitaire et morale, sorte de catéchisme laïciste qui s’emploie à subordonner les conduites humaines.

Cette «laïcité identitaire» – qui traverse le traditionnel clivage extrême droite-droite- gauche – s’inscrit dans une logique de contrôle, de neutralisation du fait religieux, y compris dans l’espace public. Parvenir à produire de l’identification collective à travers une grande nation inclusive, soucieuse de toutes et de tous, où la liberté de chacun s’articule avec l’égalité de tous et où la justice sociale constitue le socle des valeurs communes, voici quel devrait être le défi à relever. C’est aussi la merveilleuse promesse du projet républicain.


Karim Amellal Auteur et enseignant à Sciences-Po Paris , Béligh Nabli Directeur de recherche à l’Iris et enseignant à Sciences-Po Paris. Lu dans  IRIS lettre N° 608 (03 nov 2016) – Source