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En vingt-cinq ans de vie publique, la candidate démocrate s’est forgé une véritable carapace. Une forme extrême d’autoprotection qui pourrait perdurer si elle accède à la Maison-Blanche.

Elle n’a pas toujours été comme ça. Elle n’a pas toujours été cette femme qui quelques heures après avoir failli perdre connaissance en public [lors de la commémoration du quinzième anniversaire des attentats du 11 septembre 2001 à New York] nous assure qu’elle “se sent très bien”, comme si rien ne s’était passé. Comme si elle ne savait pas depuis deux jours qu’elle avait une pneumonie. Comme si ses détracteurs ne lui reprochaient pas son “manque de transparence”, que ce soit à propos de l’attaque du consulat de Benghazi en Libye ou d’une infection pulmonaire.

Il fut un temps où Hillary se sentait libre de livrer ses sentiments et ses pensées les plus intimes, comme ce jour de 1993 où, alors que son père était mourant, elle avait prononcé un discours à l’université du Texas sur “la politique du sens”. Le pays souffrait, selon sa formule, d’une “anémie de l’âme”. Elle appelait ses concitoyens à “redéfinir la société en pensant à ce que cela signifie que de vivre au XXe siècle”.

Résultat, elle avait été impitoyablement ridiculisée, moquée, raillée. (…) À l’époque, les interviews d’Hillary laissaient entrevoir une femme bien différente de celle que l’on voit aujourd’hui : moins méfiante et porteuse d’une vision nettement plus large. (…)

Spontanéité rime avec danger

Plus jamais Hillary Clinton ne s’exprimera avec une telle franchise, plus jamais elle ne se montrera aussi vulnérable, aussi pleine de doutes et d’espoir. Lentement mais sûrement, elle s’est endurcie. Elle s’est forgé une carapace et l’on en voit aujourd’hui les conséquences. Le désir de protéger sa vie privée s’est transformé en obsession pour le secret. Spontanéité rime avec danger. L’honnêteté, c’est pour les benêts. Pour gagner, il ne faut pas se montrer. À trop en dire sur soi, on ne fait que s’exposer aux coups.

C’est l’enseignement qu’a tiré Hillary de ces vingt-cinq dernières années. Le discours qu’elle avait prononcé en 1969 pour sa remise de diplôme de l’université Wellesley – où elle disait que sa génération était “en quête de modes d’existence plus spontanés, grisants et pénétrants” – a été ridiculisé comme l’expression d’un “charabia typique des années 1960”. (…)

Petit à petit, elle a donc commencé à se fermer, voire à se cacher. Elle a rédigé son projet de loi pour une refonte du système d’assurance maladie en 1993 dans le plus grand secret. Une attitude qui lui a coûté cher politiquement. (…)

Aujourd’hui, elle rechigne même à donner des conférences de presse.

Un régime de purdah (1)

J’ai été personnellement témoin, en tant que correspondant à la Maison-Blanche pour le New York Times, de ce repli progressif d’Hillary. Lors de son premier déplacement seule, en Asie du Sud en 1995, elle parlait presque toute la journée aux journalistes qui l’accompagnaient. Mais toutes ces conversations étaient “off”, si bien qu’il était impossible de révéler certaines de ses facettes, comme sa curiosité ou son sens de l’humour.

Malgré sa présence continue sur la scène internationale depuis vingt ans, Hillary vit elle aussi de plus en plus sous un régime de purdah, réprimant toute réaction spontanée et ne s’entourant que de fidèles. Elle ne communique plus que sur une ligne défensive, s’efforçant de ne jamais fendre l’armure.

Aujourd’hui, seuls ses amis les plus proches voient encore de la tendresse en elle, ce trait dont ils disent qu’il constitue une part si importante de son caractère. Je peux vous assurer qu’ils disent vrai. Il y a vingt ans, quand mon père s’est suicidé, elle m’avait laissé un message plein de sollicitude et m’avait recommandé des livres pour m’aider dans cette épreuve difficile. Des mois plus tard, elle me demandait encore de mes nouvelles. Plus maintenant.

Prudente par nature

Cette métamorphose ne s’est pas faite du jour au lendemain. Originaire du Midwest et élevée dans le carcan de l’église méthodiste, Hillary Clinton n’a jamais eu la décontraction de son mari. Prudente par nature, elle est devenue tortueuse par expérience. Ses premiers pas sur la scène médiatique – avec l’affaire de l’ex-maîtresse de son mari, Gennifer Flowers, le scandale Whitewater [sur les investissements immobiliers du couple Clinton] et la polémique sur les états de service de Bill au Vietnam – l’ont marquée à vie.

Si on déballait votre vie sur la place publique de manière aussi humiliante, vous vous méfieriez aussi des caméras”, explique un ancien conseiller de la Maison-Blanche. (…)

De son point de vue, chaque remise de documents, chaque ouverture de dossier a conduit à une enquête toujours plus pointilleuse de la part des procureurs ou d’ennemis politiques. Même certains de ses partisans reconnaissent en “off” que sa décision d’utiliser un serveur privé pour envoyer ses e-mails quand elle était secrétaire d’État traduit chez elle une volonté de tenir ses communications à l’abri des regards indiscrets du Congrès ou de la presse.  (…)

Au fil des années — et des crises —, elle s’est fait une carapace de plus en plus épaisse, au point que peu de gens imaginent qu’elle puisse encore pleurer. Désormais, lorsque Hillary Clinton trahit la moindre émotion, les médias en font leur miel, (…)

Il est maintenant incontestable que la réserve d’Hillary Clinton l’a desservie dans cette campagne. Elle a publié à tour de bras des documents d’orientation sur presque toutes les questions, mais son incapacité à formuler un seul grand thème audacieux fait que son programme semble sec. Et le fait qu’elle n’ait pas voulu avouer dans un premier temps, même à ses plus proches collaborateurs, qu’elle était traitée pour une pneumonie, a accrédité cette idée qu’elle avait quelque chose à cacher, ce que Trump et les réseaux sociaux se sont empressés de relayer.

Le sentiment d’avoir toujours tort

(…) Apparemment, qu’elle se lâche ou qu’elle se retienne, Hillary Clinton a toujours tort – un sentiment qu’elle a elle-même exprimé plus d’une fois. Il y a vingt-trois ans, quand le journaliste Michael Kelly lui a demandé pourquoi, en tant qu’épouse du président, elle s’employait à refaire la société, elle a répondu :

Je sais que quoi je fasse, et même si je ne faisais rien, même si je passais mes journées entièrement coupée de ce qui se passe autour de moi, on me critiquerait.

Face à un tel fatalisme, on ne peut anticiper qu’un seul résultat possible : un manque total de transparence, quoi qu’il arrive le 8 novembre [jour de l’élection].

Si Hillary Clinton perd face à Trump, elle passera sans aucun doute la fin de ses jours à en vouloir à des médias cyniques et à ses ennemis politiques, plutôt que de se remettre en cause.

En revanche, si elle gagne, la victoire justifiera à ses yeux l’attitude de fermeture qu’elle privilégie depuis des années. Et nous connaîtrons alors certainement l’un des gouvernements les moins transparents de l’histoire américaine.


Todd S. Purdum – Courrier intl. – Source


  1. Purdah – Litteralement : en rentrant à la maison”, référence à la réclusion des femmes derrière des voiles et des rideaux dans les traditions hindoues et musulmanes.