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A tous moments de l’histoire, l’école a été objet de disputes, de luttes quant aux missions à lui assigner et aux transformations pour ce faire. C’est qu’elle représente une institution centrale, notamment en France où elle a été construite dans le registre politique comme un des piliers de la IIIème République et, de ce fait, est restée une affaire d’État.

Cette foi en l’État rend invisible nombre de changements qui le travaillent dans sa composition, son fonctionnement, les politiques qu’il impulse, les principes et valeurs qu’il défend : transformations qui sont analysées, selon les politiques, en termes de retrait, de dessaisissement, voire de désintégration. Autant de mots qui désignent un différentiel de changements notables diversement qualifiés.

La décentralisation, l’intégration européenne, la crise économique ont depuis les années 198o bouleversé l’héritage des débuts de la IIIème République et permis d’installer de nouveaux modes d’administration de la chose publique en général et de l’école en particulier. Dans l’impossibilité de répertorier tous les changements en cours, on mentionnera seulement ceux qui nous paraissent majeurs.

En premier lieu, on soulignera que durant ces trois dernières décennies, marquées par une montée du chômage des jeunes, l’école se trouve accusée d’inadaptation au contexte économique et culturel et sommée de remédier aux difficultés de leur insertion sur le marché du travail. A sa mission originelle, enseigner et éduquer, s’ajoute celle de contribuer à la compétitivité économique.

Principal accusateur de l’autonomie de l’école, le monde des entreprises et ses porte-paroles qui entendent apporter des réponses aux problèmes soulevés. Parmi elles, le retour à l’apprentissage en entreprise comme modèle de formation correspondant aux configurations socio-économiques du moment. Nous avons montré ailleurs que cet appel à l’apprentissage, à l’échelle nationale européenne et régionale, n’est qu’un aspect d’une inversion politique générale : rapprocher l’école de l’entreprise en termes de statut aussi bien que de contenus d’enseignement et de culture transmis, voire établir des liens organiques entre ces deux mondes que l’histoire avait séparés au nom de valeurs politiques émancipatrices et, ce faisant, répondre à la demande des entreprises d’être intégrées dans la communauté éducative (1).

L’entrée des entreprises dans l’école.

Sous des formes diverses, encore limitées en nombre, l’entrée des entreprises dans l’école échappe au débat public et, de ce fait, reste quasi-insignifiante pour la plupart des enseignants eux-mêmes. Elle est d’autant plus méconnue qu’elle est mise en œuvre par des associations dont l’apparente neutralité masque les organisations qui les financent et qui définissent leurs modes d’intervention pédagogique dans les établissements scolaires. La pénétration de ces associations (et des entreprises) dans l’école s’accomplit au moyen de conventions, d’accords de toutes sortes avec le ministère de l’Éducation nationale qui, à la suite d’autres ministères, inscrit sa politique dans le cadre d’une forme d’action publique désormais généralisée et nommée « partenariat », terme qui désigne le retrait de l’État en matière d’activités de service public (qui vont des transports à l’éducation et à la culture).

Qui sont ces associations avec lesquelles le Ministère coopère ?

Les services administratifs de celui-ci ne disposent pas de banques de données les répertoriant. On s’en tiendra donc aux instances les plus visibles sur la scène publique. On décrira les actions qu’elles mènent au sein des établissements d’enseignement public enfreignant ainsi l’un des principes fondateurs de cet enseignement : la neutralité comprise comme un refus de toute idéologie partisane explicite dont l’État était le garant et qu’il transgresse aujourd’hui par l’édiction de circulaires telles que « le Code de bonne conduite des interventions des entreprises en milieu scolaire » qui « autorise les établissements scolaires à créer des Groupements d’intérêt public pour leur permettre de mener des actions destinées à favoriser l’innovation, les transferts de technologie et à concourir au développement économique et social ». Nous allons montrer les formes que prennent ces interventions.(2)

« Entreprendre pour apprendre » (EPA), née aux Etats-Unis, implantée dans toute l’Europe, liée aux grandes entreprises (voire aux multinationales), a retenu notre attention parce qu’elle est probablement l’une des plus importantes associations en France par sa présence dans vingt régions métropolitaines sur vingt-deux. Par l’ampleur et la diversité des actions qu’elle impulse, cette association entend être un agent de la communauté éducative. De fait, ses interventions visent la totalité du système d’éducation et de formation.

Le programme intitulé « Notre commune-EPA » s’adresse aux élèves de l’école primaire, celui appelé « Mini-entreprises » concerne le segment scolaire qui s’étend de la sixième au brevet de technicien supérieur, et le projet « Start-up » est destiné aux étudiants des universités, des instituts universitaires de technologie et des grandes écoles. Chacun des programmes d’EPA est, en effet, construit de façon à s’ajuster au plus près des enjeux pédagogiques de chaque classe d’âge. Pour ce faire, cette association met en œuvre une «pédagogie active» fondée sur le principe d’« apprendre en faisant ». Les outils utilisés sont présentés comme « ludiques, pragmatiques et fédérateurs », le but ultime étant de permettre aux élèves de « concrétiser leurs idées dans les conditions du réel ».

EPA a une démarche volontariste, voire militante. Elle sollicite les établissements par l’envoi de publicités. La réussite de la prise de contact dépend de l’attitude du chef d’établissement et de la réceptivité des professeurs puisque l’implantation d’une mini-entreprise est soumise à l’acceptation du conseil d’administration.

Les établissements scolaires adhèrent à cette association qui, moyennant trois cents euros par an, lui fournit le matériel pédagogique comprenant la démarche pédagogique définie en sept étapes, les conseils d’un « référent » (représentant l’association) et le cadre juridique nécessaire au fonctionnement de cette entreprise : « C’est lui qui gère les comptes en banque et assume la responsabilité juridique de la mini-entreprise. Il fallait ce cadre légal pour ouvrir un compte » (une enseignante à l’origine de la mise en place de la mini-entreprise dans un lycée). L’adhésion à EPA est votée en conseil d’administration du lycée, et le projet retenu pour mettre en place la mini-entreprise est soumis à l’autorisation du proviseur. C’est dire qu’en principe la communauté enseignante est impliquée dans cette aventure.

Collégiens et lycéens sont ainsi invités, en une année scolaire, à créer leur propre entreprise « société anonyme ou société coopérative », dans laquelle ils « conçoivent, produisent et commercialisent un produit ou un service ». L’observation faite dans un collège et un lycée professionnel nous a permis de pénétrer au cœur du fonctionnement des « mini-entreprises » dans le cadre d’une option appelée « Découverte professionnelle ». Facultative, elle doit être proposée à tous les élèves des classes de troisième du collège. Ceux-ci lui témoignent, en majorité, un vif intérêt.

Apprendre un modèle d’organisation sociale et économique

En mettant des accompagnateurs au service des enseignants et en leur offrant des outils et des programmes prêts à l’emploi, l’association sécurise les professeurs. Décrits comme des « spécialistes de la gestion de projet », les accompagnateurs sont investis d’une double mission. Véritables conseillers pédagogiques délégués auprès des professeurs pour les « aider à structurer [leur] projet pédagogique », ils jouent également le rôle d’intermédiaires entre le monde de l’école et celui de l’entreprise pour aider les enseignants « à faire intervenir des entrepreneurs locaux ».

Le processus de création de la mini-entreprise est engagé selon une progression établie : émergence d’un projet de production de biens ou de services ; études de faisabilité et de marché ; lancement du financement par émission d’actions (autour de 4 euros). Selon les prescriptions d’EPA, il importe que le choix du projet émerge des élèves eux-mêmes après un « brain-storming ».

En pratique, il en va souvent autrement. Le recrutement par sélection des candidats aux postes de direction (Président-e, DRH, Directeur commercial, Directeur de la communication, Directeur technique) de la mini-entreprise, s’opère différemment d’un établissement à l’autre, parfois sous l’égide d’un jury composé d’employeurs, parfois par les enseignants eux-mêmes. Les profils de poste publiés ne comportent aucune exigence en matière de connaissance, mais insistent tous sur les traits de caractère : la motivation, le dynamisme, les comportements relationnels, etc.

Les objectifs pédagogiques fixés à ces mini-entreprises ne sont autres que ceux revendiqués par toutes les associations reconnues par le MEN : transmettre « la culture d’entreprendre », « l’esprit d’entreprise » en développant chez les jeunes la motivation, l’enthousiasme, le dynamisme, la confiance en soi, la responsabilité de son devenir.

La négation d’une entreprise produisant des richesses et de la valeur.

Les noms des mini-entreprises eux-mêmes, empruntés au langage publicitaire, du marketing, des jeux vidéo, tout comme le type de produit réalisé entraînent l’adhésion des élèves. En voici quelques exemples : Boucan’table (porte-nom à placer devant les invités, réalisé dans un lycée professionnel observé où la seule pièce nécessitant une action sur la matière est sous-traitée), Tower Shoes (talons interchangeables), Diff’n’Co (diffuseur de parfum d’ambiance), Sullyma-gination (boîte aux lettres avec led qui s’allume quand il y a du courrier), Paul’Store (réalisation de shamballas, porte-clefs et bracelets), Try again style true Madness Grow up (transformation et commercialisation de vêtements d’occasion), Biome (start-up gérée par des étudiants en deuxième année de licence de sciences économiques qui commercialise des T-shirts bio pour les jeunes, dont la production est sous-traitée), ETU manges quoi ? (service de restauration à emporter, en vente sur le campus, les repas sont préparés par un chantier d’insertion dépendant d’une association), etc.

Autant d’activités qui sont loin de la production de biens et de services ayant une utilité sociale. Elles sont évaluées par des jurys composés d’entrepreneurs moins sur le produit que sur sa valorisation lors des salons organisés en fin d’année au sein de chaque académie, puis à l’échelle nationale et enfin à l’échelle européenne pour les gagnants.

Les enseignants engagés dans cette activité défendent ses vertus pédagogiques : la mini-entreprise motive les élèves, leur permet de se projeter dans l’avenir (ici, le monde de l’entreprise), de prendre la mesure de leurs compétences, leur donne l’estime de soi nécessaire pour devenir « acteur de leur vie ».

La légitimité d’une acculturation à l’entreprise s’établit sur les échecs aux apprentissages scolaires qu’éprouvent des jeunes qui se détournent de l’enseignement général et de la poursuite des études. Cet engagement est loin d’être partagé dans tout le corps enseignant comme l’indique un rapport du CREDOC qui constate : autant les enseignants impliqués dans cette expérience sont convaincus de son bien-fondé, autant les autres sont réticents, voire hostiles, car ils y voient la socialisation « à des valeurs économiques associées au libéralisme » comme en témoignent ces déclarations : « Moi, je forme des citoyens, pas des acteurs économiques », ou cette autre qui craint la diffusion d’un changement plus général de culture, « le travail en mode projet » (3)

Qui sont ces promoteurs de l’esprit d’entreprise dans l’école ?

Nous avons dessiné ailleurs le portrait de quelques-uns de ces propagateurs de l’esprit d’entreprise. Mentionnons ici quelques traits de Philippe Hayat, figure emblématique de ce mouvement qui est l’interlocuteur du MEN pour déployer sa politique d’associations avec le monde des entreprises : en 2007 Philippe Hayat lance 100 000 Entrepreneurs, association d’intérêt général visant à transmettre la culture et l’envie d’entreprendre qui rassemble plusieurs milliers d’entrepreneurs et d’enseignants (4). Il est administrateur de la Fondation Entreprendre, chargée de développer et de pérenniser l’entrepreneuriat en France et, pour ce faire, soutient le Réseau Entreprendre. En 2011, cette fondation est reconnue d’utilité publique, elle participe aux Assises de l’Entrepreneuriat et signe, en 2013, un partenariat avec Citizen Entrepreneurs, engagés dans le XXIème siècle. (5)

Citizen Entrepreneurs dit rassembler l’intégralité de l’écosystème entrepreneurial français et n’avoir qu’un seul parti pris : celui de l’entrepreneur, qui doit être replacé au cœur de notre modèle économique et social. Elle dit se situer au cœur des principaux courants militant pour la cause entrepreneuriale. Au niveau mondial, l’association est présente dans cent quarante pays à travers la Global Entrepreneurship Week, qui rassemble plus de quatre cents entrepreneurs des pays du G20. L’entrepreneuriat est devenu une cause militante d’un large réseau d’associations qui, sous un même statut, agissent sur des modes variés et signent ce « Manifeste des entrepreneurs » (6), « Le New Deal, c’est maintenant », manifeste qui lève toute opacité de la forme associative et affiche un programme politique d’obédience radicalement libérale.

Conclure sur des questions

Les « partenariats » entre l’EN et des associations de promotions de l’entreprise enfreignent le principe de laïcité à l’école. La réduction de la laïcité au fait religieux s’est faite dans une période historique déterminée. Les premiers fondateurs de l’école publique, comme Jules Ferry, l’entendaient pourtant autrement quant il déclarait « L’enseignement n’est pas une industrie comme les autres, le consommateur n’est pas juge de la qualité de ses produit » (7). En France, l’institution scolaire s’est vue conférer pour mission première la formation du citoyen dans la cité où les individus sont égaux en droit et non à l’entreprise où ils sont pris dans des rapports de subordination.

L’observation des modes d’implantation et de fonctionnement de ces dispositifs pédagogiques laissent voir les principales qualités que ceux-ci visent à faire acquérir aux jeunes et, en arrière-plan, le modèle d’individu à former : un travailleur moderne, motivé, dynamique, « flexible », entrepreneur et responsable de soi. Autant de changements qui ne sont pas sans rapport avec le délitement du code du travail en cours dans le même temps.

Les divers éclairages apportés par cette enquête montrent bien qu’il s’agit d’une véritable mobilisation idéologique menée dans l’école tout comme dans la sphère politique et économique. L’idéologie entrepreneuriale prêche l’émancipation individuelle qui dépend de la motivation, de la confiance en soi et s’accomplit dans l’entreprise ; désir, audace, imagination, combativité, goût pour triompher des difficultés et pour réussir : autant de valeurs auxquelles les jeunes sont invariablement appelés à adhérer du collège à l’université et qui constituent cet univers idéologique que Luc Boltanski et Ève Chiapello ont appelé « le nouvel esprit du capitalisme » (8).

Nous avons tenté d’entrevoir des modes de socialisations que génère le dessaisissement d’un Etat instituant dont la doxa et les pratiques politiques sont également celles des régions et d’instances supranationales comme l’Europe. Mais, comme le rappelle nombre d’historiens, « le passé est toujours là, présent, et le futur est là, devant nous ». D’autres possibles sont contenus dans les changements en cours pour répondre aux contradictions contenues dans la situation présente qu’il convient de penser et de résoudre.


Lucie Tanguy Directrice de recherche honoraire au CNRS – Revue Carnets Rouge N° 08


  1. Lucie Tanguy, Enseigner l’esprit d’entreprise à l’école. Le tournant politique des années 1980-2000, La Dispute, 2016.
  2. Bulletin officiel de l’éducation nationale, n°14, 5 /4 /2001, circulaire n°2001-053, « -Code de bonne conduite des interventions des entreprises en milieu scolaire ».
  3. CRÉDOC, 2013, p. 37 et 39
  4. Voir le site 100000 entrepreneurs.com
  5. Voir leur site citizen-entrepreneurs.com, rubriques « Qui sommes-nous ? », puis 6- L’association ». Le logo associe au titre la mention « engagés dans le 21e siècle ».
  6. « Manifeste des entrepreneurs », lettre adressée aux décideurs politiques le 18 novembre 2013, en clôture de la conférence annuelle des entrepreneurs citizen-entrepreneurs.com.
  7. Jules Ferry; Discours au Sénat du 31 mars 1881.
  8. Luc Boltanski, Ève Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme Gallimard, Paris, 1999.