De nos jours, quel rôle jouent les sondages dans le débat public ?

Du fait des primaires, la place des sondages est de plus en plus importante.

Il y a dix ans, je notais l’augmentation exponentielle des sondages, mais je pensais qu’on avait atteint un plafond. Or, ce plafond a été crevé par l’apparition des primaires car, depuis qu’elles sont là, elles multiplient par deux le nombre de scrutins. À cela s’ajoute l’incertitude autour de certaines candidatures.

Macron sera-t-il candidat ou pas ? Hollande se représentera-t-il ? Quel premier tour si Juppé est désigné lors de la primaire ? Ou si c’est Sarkozy qui l’emportait, ce qui impliquerait la candidature de Bayrou ?

Bref, les questionnaires qui sont soumis aux sondés couvrent un champ des possibles tellement vaste qu’on peut difficilement penser qu’une véritable opinion émerge de tout ça.

Les sondages pré-électoraux peuvent-ils éloigner les électeurs des considérations programmatiques pour ne penser qu’en terme de stratégie électorale ?

Implicitement, les sondages contribuent à appauvrir l’enjeu des élections. Avec eux, l’élection ne sert plus qu’à désigner un vainqueur. Ils ne sont pas là pour identifier l’approbation ou le rejet de telle proposition ou tel programme politique…

Quand vous analysez la teneur des questions qui sont posées aux sondés, c’est frappant. L’immense majorité des enquêtes – environ 95% – concerne les intentions de vote pures et dures. Quantitativement, elles écrasent les enquêtes sur les programmes des candidats.

Par conséquent, les sondages contribuent à faire de l’élection, non pas une bataille d’idées et de propositions, mais un simple casting présidentiel. Il n’y a qu’à voir les nombreux électeurs de gauche qui disent vouloir voter à la primaire de droite pour éviter un second tour Le Pen – Sarkozy…

Quels sont les effets des sondages sur une élection ?

(…) … deux effets. D’abord, un effet bandwagon qui renforce le candidat donné en tête. Auréolé de son statut de leader, celui-ci parvient à attirer de nouveaux électeurs qui, par conformisme, veulent suivre le plus fort. (…). Mais il existe aussi l’effet inverse avec l’effet underdog. Là, le candidat qui est donné battu suscite la compassion de certains électeurs qui vont alors rallier son camp.

Les sondages influencent donc bien le comportement des électeurs ?

En théorie. Mais ces effets bandwagon et underdog ne sont pas mesurables… (…) Les électeurs qui s’intéressent le plus à la politique sont ceux qui sont le moins susceptibles de changer d’avis. En revanche, les sondages influencent énormément les hommes politiques et les journalistes. (…)

Les sondages influencent avant tout le cercle politico-médiatique qui, lui, va influencer les électeurs. Le processus est tout à fait indirect.

Les méthodes d’enquête utilisées par les instituts se sont-elles améliorées avec le temps ?

Non, au contraire. En dix ans, la qualité des sondages a baissé. Il n’y a pratiquement plus de sondage en face-à-face, alors qu’ils sont historiquement ceux qui s’approchent le plus des résultats finaux des élections. Aujourd’hui, pour des raisons économiques, quasiment tous les sondages sont réalisés online, par internet. Or, personne ne répond aux sondages par pur plaisir de répondre aux sondages.

Tous les individus qui forment les panels des instituts se sont portés volontaires. Soit pour des considérations mercantiles car, très souvent, les instituts promettent des contreparties à leurs panelistes, tels que des bons d’achat. Soit pour des considérations politiques qui poussent les panelistes à doper les fameuses intentions de vote. En somme, il est très difficile d’analyser les échantillons qui sont retenus sur internet. Il y a une opacité presque complète. (…)


Lu en libre lecture via « le net » dans Marianne2 un article titré « Les sondages font de l’élection un simple casting présidentiel » – Source (Extrait)