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Un marché commun pour marginaliser la Chine

Signé en Nouvelle-Zélande le 4 février 2016, mais pas encore ratifié, le traité transpacifique constitue l’une des pièces maîtresses du « pivot asiatique » entamé par l’administration Obama en 2011.

L’opposition à ce traité a animé les campagnes de MM. Bernie Sanders et Donald Trump. Au point que Mme Hillary Clinton a dû s’en désolidariser.En rejetant l’accord concocté par les experts de l’Organisa­tion mondiale du commerce (OMC) sur les produits agricoles, le 31 juillet 2014, le premier ministre indien, M. Narendra Modi, a signifié au monde l’avis de décès du cycle de Doha, déjà moribond (1). Si l’affaire a fait du bruit alors que l’Inde n’en est pas à son premier veto, c’est que les oppositions aux prétentions de l’OMC se font de plus en plus nombreuses, les pays émergents s’alliant au gré de leurs intérêts contre les puissants, États-Unis en tête.

En guise de parade, les pays occidentaux (et les multinationales) ont opté pour des traités de libre-échange bilatéraux (États-Unis – Corée du Sud, par exemple) et surtout par zones géographiques : le grand marché transatlantique (GMT) entre les États-Unis et l’Union européenne (2);le partenariat transpacifique (PTP, connu sous le nom anglais de Trans Pacifice Partnership, TPP) entre les États-Unis et onze pays du Pacifique…

Avec cette division de la planète en régions, Washington peut espérer mener la danse.

À l’origine, en 2005, le PTP ne réunissait que quatre nains politiques et commerciaux (Brunei, Chili, Nouvelle-Zélande, Singapour), qui tentaient de résister au rouleau compresseur de leurs voisins. Quatre ans plus tard, les États-Unis reprennent l’idée, avec la volonté de contenir la puissance de la Chine, qui s’est rapprochée des pays de l’Asie du Sud-Est via des accords de libre-échange.

Washington craint de perdre son hégémonie dans la région et entraîne dans son sillage l’Australie, la Malaisie, le Pérou et le Vietnam, puis le Canada et le Mexique, déjà liés par l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena). Mais il a fallu attendre novembre 2011 pour que le Japon, alors premier partenaire de la Chine, rejoigne le cortège… du bout des pieds. Depuis, le très nationaliste premier ministre Abe Shinzo y a vu l’occasion de renforcer son rôle de bras droit asiatique de l’Amérique.

Ainsi se profile ce que les experts américains nomment « le pacte commercial du Jale siècle ». Il a été signé le 4 février 2016 à Auckland, en Nouvelle-Zélande, et englobe près de la moitié des richesses produites dans le monde, 35% du commerce international et 30% de la population. De quoi consolider le volet économique du «pivot asiatique» défini par M. Barack Obama à son arrivée au pouvoir — le volet militaire se déployant grâce à l’élargissement d’accords stratégiques avec les Philippines, l’Australie, le Vietnam, la Corée du Sud et bien sûr le Japon.

Comme le souligne Arvind Gupta, l’ex-directeur de 1’Institute for Defencee Studies and Analysis de New Delhi, il s’agit d’un « plan global visant à intensifier l’engage­ment, l’influence et l’impact des États-Unis sur les questions économiques, diplomatiques, idéologiques et stratégiques dans la région (3) » afin de couper les ailes à la Chine.

Le siècle doit être américain — et non chinois, comme certains l’imaginent. Pour cela, M. Obama n’a pas mégoté sur les moyens : Washington aurait mobilisé pas moins de six cents conseillers pour épauler les négociateurs officiels.

Selon le PTP, pratiquement aucun domaine de la vie ne saurait échapper aux multinationales.

Le traité veut classiquement éradiquer les droits de douane restants, mais aussi élaborer des nonnes communes sur tous les produits (alimentaires, phytosanitaires, industriels…), sur les services (banques, caisses d’épargne, caisses de retraite, etc.), sur la propriété intellectuelle, sur le règlement des litiges avec ces fameux tribunaux d’exception permettant aux géants du privé de mettre en cause les décisions d’un gouvernement (4).

On pourrait également citer le brevetage des plantes naturelles, la disparition des mesures de contrôle des capitaux, d’étiquetage des produits alimentaires et notamment des organismes génétiquement modifiés (OGM).

La liste, infinie, ressemble à un inventaire à la Prévert devant lequel même les gouvernements les plus libéraux ont parfois renâclé, craignant que la loi du plus fort ne finisse par écraser les intérêts de leurs propres groupes capitalistes.


Martine Bulard – Revue « Manière de Voir » NO149


  1. Cycle de libéralisation entamé sous l’égide de l’OMC en 2001; les négociations, suspendues en 2006, avaient repris en 2013 pour aboutir au «paquet de Bali», que l’Inde a jeté aux oubliettes.
  2. Lire Lori M. Wallach, «Le traité transatlantique, un typhon qui menace les Européens», Le Monde diplomatique, novembre 2013.
  3. Cité par Vince Scappatura dans «The US « pivot to Asia », the China specter and the Australian-American alliance», The Asia-Pacific Journal: Japan Focus, 9 septembre 2014.
  4. Lire Raoul Marc Jennar, «Cinquante États négocient en secret la libéralisation des services», Le Monde diplomatique. septembre 2014.