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Voilà un article développant des thèses, certes pas nouvelles mais à considérer où rejeter ni accepter d’emblées. Elles mènent à la réflexion et peut-être inspireront certains candidats à la présidentielle. MC

Économiste, essayiste, conférencière, Geneviève Azam participe au conseil scientifique d’Attac, dont elle est reconnue comme une des figures de référence, actrice influente du mouvement altermondialiste, porteuse d’analyses fines sur la crise planétaire. Son dernier ouvrage apporte une dimension supplémentaire, dénonçant le sentiment de toute-puissance valorisé par le système, qui alimente le dérèglement du monde. Cultiver la fragilité serait non pas une faiblesse mais un dépassement ouvrant à la possibilité d’un « autre monde (1) ».


Le système dominant a la vie dure. Pourquoi les altermondialistes ne parviennent-ils pas à « gagner » ?

Geneviève Azam : Le capitalisme est parvenu à modeler la société, les consciences et les représentations collectives. Il a constitué des verrous très solides sur lesquels nous butons, et cette emprise a parfois été sous-estimée. Aujourd’hui encore, même très mal en point, ce système a conservé une capacité d’adaptation et d’engloutissement des résistances. Il a absorbé dans son espace la société entière, les personnes et même la nature : ses derniers terrains d’expansion sont l’économie verte, la marchandisation de la nature, l’économie du changement climatique et de la biodiversité.

Mais ce qui a fait le succès du système capitaliste constitue aujourd’hui sa fragilité : il est désormais dépourvu d’extérieur, il n’a plus d’espace où puiser les ressources pour son renouvellement. Lors du Forum social mondial de Montréal, cet été, j’ai été frappée par l’importance des débats sur les conflits liés à l’extractivisme, reflétant la course aux hydrocarbures extrêmes, aux minerais situés dans des territoires indigènes protégés. Aussi, il ne faut pas rejeter l’hypothèse d’un effondrement de ce système. Le processus est entamé, on peut le lire à travers la forte tension et les violences qui traversent la société et la politique.

(…) Le capitalisme a tenu parce qu’il formulait des promesses – la croissance, le progrès social, etc. Ce n’est plus le cas. Tout au mieux fait-il encore miroiter l’espoir d’une vie plus longue et d’une santé parfaite. Il n’y a plus grand-chose à gagner dans ce système, qui remet même en cause les gains antérieurs. (…)

Le mouvement altermondialiste a peut-être fait les bonnes analyses, mais il a perdu l’influence qu’il avait acquise au début des années 2000. Que s’est-il passé ?

L’altermondialisme … (…) … a notamment contribué à rendre visibles de nouveaux acteurs, souvent dépréciés ou considérés comme secondaires auparavant, voire réactionnaires. Je pense en premier lieu aux mouvements paysans, souvent en pointe aujourd’hui. Je pense aux mouvements de femmes, qui se sont emparés de l’espace altermondialiste, aux peuples indigènes, marginalisés lors des luttes des années 1970 et 1980. Je pense à l’émergence de ces mouvements apparus dans le sillage de l’altermondialisme et de l’aspiration à la démocratie réelle – les Occupy, les Indignés, les zones à défendre (ZAD), Nuit debout, etc. –, à l’interface entre l’écologique et le social, et qui renouvellent les aspirations et les méthodes de lutte. (…)

Les mouvements n’ont-ils pas péché par faiblesse stratégique ?

En apparence peut-être, mais où est la force ? L’un des apports indéniables de l’altermondialiste est d’avoir contribué à déconstruire, à partir d’alternatives concrètes, la croyance imposée par les dominants qu’il n’y a pas d’alternative au système actuel. C’est une avancée fondamentale. (…)

Ainsi du démontage du McDo de Millau en 1999 : les protagonistes étaient loin d’en imaginer les conséquences ! Ce fut pourtant le point de départ d’un mouvement de contestation de la malbouffe, des accords de libre-échange, etc. Dans notre imaginaire, cet épisode reste très important. Le soulèvement contre le gaz de schiste, spontané et localisé dans les territoires, a lui aussi débouché sur le questionnement d’enjeux gigantesques : quels choix énergétiques ? Crise énergétique ou surconsommation énergétique ? Extraire ou laisser dans le sol ? Des implications qui dépassent de beaucoup les intentions initiales des opposants. En l’absence d’une telle mobilisation, la France serait déjà une terre de forages pour le gaz de schiste.

(…)

Le dérèglement climatique semble une métaphore ramassée de presque toutes les crises en cours. un an après l’accord de Paris, aucune bonne surprise du côté des signataires. et du côté de la société civile ?

L’évolution du mouvement pour la justice climatique est emblématique de mes propos. Jusqu’au sommet de Copenhague, en 2009, notre stratégie était d’obtenir l’accord climatique international le plus conforme à notre vision. L’échec retentissant de ce sommet a été un choc pour les mouvements en lutte pour la justice climatique. Ce que nous avons compris depuis, c’est que la question du dérèglement climatique se joue partout et dans toutes les luttes et alternatives concrètes. Chacune d’entre elles rejoint potentiellement ce grand défi qui les dépasse. Il s’agit de faire valoir la vie et de se soulever partout contre les forces de destruction et de mort.

(…)

Puisez-vous dans ces maturations des raisons d’être optimiste pour l’avenir ?

(…)  Nous avons beaucoup plus à gagner de la perte des illusions que d’un optimisme trompeur. Certes, cela ne nous livre pas les solutions, mais c’est une disposition indispensable pour y parvenir.

On peut avoir le sentiment, cependant, d’être pris dans une spirale négative que nous ne parviendrons pas à enrayer…

Cette spirale s’accélère avec la fuite en avant du capitalisme néolibéral, de la civilisation de « l’avoir », du libre-échangisme et de la globalisation. Nous pouvons tous ressentir cette marche vers la perte absolue du monde commun que la philosophe Hannah Arendt appelle la « désolation » et Simone Weil le « déracinement ». Ce n’est pas un hasard si toutes les alternatives concrètes s’opposent à la liquéfaction du monde et aspirent à se réapproprier les territoires de leur vie – relocalisation, occupation des places par les mouvements citoyens, reconstruction de la démocratie… (…)

Le documentaire « Demain », qui présente quelques-unes de ces alternatives concrètes, a connu un formidable succès. Va-t-on le voir pour se consoler de la désolation ambiante ?

Valoriser le local, les résistances, les expérimentations expose à être taxé de naïveté : tout cela n’aurait pas la capacité de peser sur les enjeux globaux. Voilà bien un pur argument d’autorité ! Il dénie le potentiel que recèlent ces mouvements porteurs d’alternatives. Certes, ils ne feront pas basculer le système à eux seuls, mais ils ne sont pas anecdotiques. Face à la violence qui habite notre quotidien, le discours qui traverse « Demain » peut sembler ingénu. Mais son impact auprès d’un si large public est un événement qui va bien au-delà du réconfort devant de belles alternatives et les pseudo-vertus rassurantes du discours dit « positif » et des « solutions ». Dans ce monde à la dérive, qui craque dangereusement, le succès de « Demain » ne tient-il pas au message « vous avez du pouvoir, exercez-le pour redonner du sens à la vie » ? Un pouvoir capturé dans une société où le politique a démissionné de sa capacité à agir pour l’intérêt commun. Le documentaire « Merci patron ! » est au fond de la même veine : faisons ce qui est à notre portée et sans attendre, car ce combat nous appartient et il s’exprime déjà dans la reconquête d’un pouvoir individuel et collectif. Avec du plaisir en prime !

Les mouvements sociaux semblent peu à même de peser sur la présidentielle de 2017, la plus chaotique de la Ve république. Le pouvoir au plus haut niveau serait-il hors de leur influence ?

S’agit-il simplement de « peser » pour gagner une présidentielle – ou toute autre élection – et ensuite déplorer les promesses non tenues et les « trahisons » ? Certainement pas.

Cette culture politique est mortifère. Regardons plutôt du côté d’expériences encourageantes, qui tentent d’inventer d’autres formes d’exercice du pouvoir politique. Ces mouvements sociaux ont joué un rôle important dans l’arrivée au pouvoir de coalitions nouvelles dans des collectivités locales, à Madrid, à Barcelone, à Rome et dans bien d’autres endroits. L’expérience latino-américaine est également très instructive, car on a pu croire que s’y construisaient des alternatives politiques et sociales durables au niveau de l’État.

La vague des gouvernements de gauche portés au pouvoir grâce à l’appui des mouvements sociaux et citoyens, dans la décennie précédente, montre ses limites. Certes, leurs politiques ont combattu la pauvreté, mais en misant sur la croissance économique et l’extraction des ressources naturelles. Dès lors, les progrès sociaux se révèlent aussi peu durables que la croissance.

La Bolivie de Moralès est aussi celle d’une politique extractiviste et productiviste. Le Brésil de Lula, qui a considérablement réduit la grande pauvreté mais sans modifier les structures du pouvoir, connaît une cinglante déconvenue. Tirons-en collectivement les enseignements, sans haine ni ressentiment, pour dire : « Nous ne voulons plus de ce monde-là. »


Patrick Piro –Interview de Geneviève Azam – Titre original : Geneviève Azam : « Reprenons le pouvoir sur nos vies ! » Politis (extrait) –


  1. Osons rester humain. Les impasses de la toute-puissance. éd. LLL 2015