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Une interview de l’essayiste Raphaël Glucksmann analyse la débâcle idéologique d’une gauche qui laisse le champ libre aux discours identitaires réactionnaires et au repli sur soi. Libre à chacun d’admettre ou réfuter ses analyses. MC

Comment combattre la dérive réactionnaire de la psyché française et ne pas perdre, après celle des têtes, la bataille des urnes ?

C’est toute l’ambition d’un livre modeste, Notre France (1) (Allary Editions), petite pierre dans l’élaboration d’un travail titanesque : remettre la gauche et ses valeurs progressistes au centre du récit français.

  • En lutte contre la domination culturelle de l’ultra-droite et la paresse de la gauche

Raphaël Glucksmann est lucide, volubile, combatif, c’est l’anticynique par excellence, en lutte contre la domination culturelle de l’ultradroite et la paresse de la gauche, où l’on n’entend guère que Christiane Taubira s’alarmer de la défaite des idées. “La lutte sera longue”, répond Raphaël Glucksmann, soldat intranquille de la bataille gramscienne qui vient.

  • Après avoir publié un essai sur votre génération, pourquoi vous plonger dans l’histoire de France ?

Raphaël Glucksmann – Génération gueule de bois analysait le triomphe culturel et idéologique des réactionnaires. La suite logique était de rechercher le récit à leur opposer. J’ai donc plongé dans notre histoire pour retrouver les gestes, les œuvres, les luttes qui ont façonné cette nation cosmopolite que nous sommes en train de perdre faute de savoir la dire et la faire vivre.

La gauche a laissé tomber notre histoire comme nos principes

  • Convoquer l’histoire de France, est une manière de rappeler la gauche à son socle de valeurs ?

Une manière surtout de rendre leur force, leur radicalité originelle aux slogans démonétisés que sont devenues les supposées “valeurs de gauche”. La droite dite “décomplexée” a réussi à inhiber les progressistes, je veux  simplement les aider à se désinhiber.

“Victor Hugo n’est pas déconnecté du peuple”

Il s’agit au fond de mettre fin à une prise d’otages : le rapt de l’histoire et de l’identité françaises par les tenants du repli sur soi et du rejet de l’autre. Ceux qui refusent le mythe d’une identité univoque, ceux qui défendent les droits de l’homme ou ceux qui ne pensent pas que l’Europe soit une trahison du récit français sont accusés d’être en rupture avec l’histoire de notre nation, notre héritage et notre patrimoine.

Or, l’histoire de France est à mille lieues de l’identitarisme de Buisson et Zemmour. Les principes que nos dirigeants n’osent plus défendre ont fait la France. Ils ne sont pas une affaire de soi-disant “bobos” ! Les ouvriers des filatures du Nord qui bloquent pendant des semaines l’expulsion d’un Polonais, Joachim Lelewel, en 1831 au nom des droits de l’homme ne sont pas des bobos.

Les dizaines de milliers d’ouvriers des Ateliers nationaux qui manifestent à Paris en 1848 pour soutenir le soulèvement de Varsovie ne sont pas des bobos. Victor Hugo célébrant les Etats-Unis d’Europe après avoir écrit Les Misérables n’est pas déconnecté du peuple…

L’ énergie civique est là, disponible. Sans traduction politique

  • Comment la jeunesse peut-elle aujourd’hui se projeter dans cette idéologie progressiste alors que quasiment aucune figure marquante ne l’incarne dans l’espace politique ?

C’est le drame actuel. Personne n’assume ce discours. Il n’y a jamais eu autant d’associations, d’initiatives citoyennes… Et jamais aussi peu de vision politique pour les traduire. L’énergie civique est là, disponible. Sans traduction politique, ni intellectuelle d’ailleurs, d’envergure.

  • Pourquoi cette traduction est-elle impossible ? A quel moment ou événement politique peut-on rattacher cette rupture ?

Il y a un moment-clé : le travail de déconstruction post-68, qui succède au surinvestissement symbolique dans l’idée révolutionnaire et le communisme. On brise alors les grands mythes de la gauche française. C’était nécessaire.

Il fallait retrouver le commun, réinventer le collectif

Mais lorsqu’on déconstruit, il faut ensuite reconstruire, raconter une autre histoire, proposer d’autres projets. Or, la gauche s’est dit qu’elle vivrait désormais très bien sans histoire à raconter, ni projet de transformation sociale à porter…

  • Votre père, André Glucksmann, fut l’un des acteurs de ce travail de déconstruction du mythe révolutionnaire, pour le dire vite. Comment percevez-vous la responsabilité de cette génération dans l’impossibilité d’inventer un autre récit ?

En général, la critique de la génération 68 dit : ils ont trahi leurs idéaux de jeunesse. C’est faux. Il n’y a pas de génération aussi fidèle à sa jeunesse que celle-ci. Leur question centrale a toujours été l’émancipation de l’individu, la libération des corps et des consciences, la fin des grands mythes verticaux qui empêchaient l’individu de respirer. Ils furent une étape cruciale. Nécessaire mais pas suffisante.

Il fallait ensuite retrouver le commun, réinventer le collectif, se réinscrire dans un récit qui nous dépasse avec les mots et les actes de notre époque… Cela ne fut pas fait et la responsabilité est d’abord celle de la génération d’après, celle de François Hollande et de Nicolas Sarkozy. Elle a grandi dans un vide postidéologies et posthistorique et elle a cru que tout allait de soi, qu’il n’y avait plus rien à penser, plus rien à transformer.

Rue de Solférino, certains ont décidé que l’histoire était finie

Mais une société ne tient pas sans quête du commun, sans idéal transformateur du réel. En particulier la France, qui se définit comme une quête plus encore qu’un héritage depuis l’origine. Sur ce champ de ruines, la vision réactionnaire et identitaire s’est imposée.

  • Mais l’existence de mouvements sociaux, des grandes grèves de 1995 à Nuit debout, n’est-elle pas le signe d’un réveil des consciences de gauche ?

Ce sont des surgissements. Je revisite ces mouvements à la lumière de l’histoire. Ils s’inscrivent dans une tradition française qui ne meurt pas parce que, rue de Solférino, certains ont décidé que l’histoire était finie et qu’il n’y avait plus de combats fondamentaux à mener. Je retrouve les grèves de 1936 et ce qu’écrit Simone Weil sur l’insubordination collective dans laquelle se forge un peuple politique.

La gauche a oublié que l’ idéal révolutionnaire fut le moteur de l’histoire de France

Mais, aujourd’hui, ces mouvements se délitent rapidement car aucun discours et aucun débouché ne les poursuivent. La gauche est largement devenue gestionnaire. Elle a oublié que l’idéal révolutionnaire fut le moteur de l’histoire de France. Depuis la nuit du 4 août 1789 et l’abolition des privilèges. Et même bien avant.

La dernière fois que la gauche a fait croire en une histoire, c’est un communicant, Jacques Séguéla, qui était à la manœuvre : “changer la vie”. Avec lui, la nuit du 4 août est devenue un slogan publicitaire. Le grand récit cosmopolite français fut réduit à de petites mains jaunes et quelques concerts

  • Avez-vous toujours éprouvé un sentiment mélancolique à l’égard de la politique ?

La politique telle que je la retrouve en visitant notre histoire est d’abord une affaire d’idées, de projets. Or l’élite politique française a, depuis que je suis né, renoncé à tout idéal de transformation de la société.

  • Vous voterez au premier tour en 2017 ?

Je vote toujours. (…) On sort laminés de ce quinquennat. La déchéance de nationalité fut le signe d’une débâcle idéologique, culturelle, politique majeure… L’incapacité du PS à assumer une vision de la France diamétralement opposée à celle de la droite réactionnaire est désespérante. C’est comme si, à gauche, nous étions empêchés, mal à l’aise. Alors qu’il suffit de se pencher sur notre passé pour comprendre que la vision de Sarkozy et Le Pen est en contradiction avec ce qui fit la grandeur de la France.

La France est troublée, multiple, équivoque

  • Au début de votre livre, vous parlez du “trouble de la personnalité des Français”. Comment analysez-vous l’obsession actuelle autour de l’identité française ?

On ne doit pas refuser le débat sur l’identité et on a tout à disposition pour le gagner. Le syllogisme réactionnaire est limpide :

  1. Le présent est troublé, nous ne savons pas qui nous sommes (constat) ;
  2. Or, avant, nous savions qui nous étions (passé recomposé) ;
  3. Il faut donc chasser les trouble-fête, se débarrasser de l’idéologie du métissage et du sans-frontiérisme qui diluent notre identité.

Cela semble logique mais c’est faux.

Le point 2 – l’avant – est le pivot de leur argumentation. C’est donc ce point qu’il faut explorer, d’où l’urgence du recours à l’histoire. Quand se situe cet “avant” mythifié comme unicolore et univoque ? Il n’existe tout simplement pas. La France, depuis qu’elle se dit ainsi, est troublée, multiple, équivoque. Sa force fut de l’admettre et de le célébrer.

Nous n’ avons jamais été ce village monochrome et paisible proposé en une du Figaro Magazine

Je reviens sur l’un des premiers grands textes français, Le Roman de Renart. Il connut un succès tel au Moyen Age qu’il est considéré comme notre roman originel. Quelle image nous renvoie-t-il de nous-mêmes ? Celle d’un renard, un animal sans identité fixe, n’appartenant ni à la forêt, ni à la ferme, ni à la nature, ni à la culture, jonglant avec les identités, bafouant les traditions.

Nous descendons tous d’un voleur de poules et nous n’avons jamais été ce village monochrome et paisible proposé en une du Figaro Magazine et de Valeurs actuelles. Assumer ce trouble, cette personnalité changeante, voilà ce qui fit de la France une nation capable un jour de 1789 de s’adresser à tous les hommes…


Un article de Jean-Marie Durand, Anne Laffeter d’après l’interview de Raphaël Glucksmann – Les Inrocks – Source (Très court extrait de l’article)


  1. Notre France – Dire et aimer ce que nous sommes (Allary Editions), 260 pages, 18,90 €