La plupart des candidats à la présidentielle française proposent de réformer, d’une façon ou d’une autre, les institutions de la Ve République. Si de nombreux élus, chercheurs ou militants diagnostiquent une « crise de la démocratie », le mal pourrait se révéler plus profond : l’installation rampante d’un nouveau régime politique, la gouvernance, dont l’Europe est le laboratoire.

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On le sait : un principe à géométrie variable n’est pas un principe, c’est un préjugé. Celui-ci peut être analysé de deux manières : mépris de classe (1) ou haine de la démocratie. Le premier sentiment dégouline assurément de la bouche du toujours subtil Alain Minc : « Ce référendum n’est pas la victoire des peuples sur les élites, mais des gens peu formés sur les gens éduqués (3).  »

À aucun moment l’idée n’effleure la classe dirigeante que les citoyens rejettent les traités européens non pas parce qu’ils seraient mal informés, mais parce qu’au contraire ils tirent des leçons tout à fait logiques d’une expérience décevante de près de soixante ans.

Le second sentiment dépasse le clivage de classe ; il est philosophique. C’est la démocratie elle-même qui est contestée au travers des coups portés à deux idées cardinales : d’une part, que « la volonté du peuple est le fondement de l’autorité des pouvoirs publics » (article 21, alinéa 3 de la Déclaration universelle des droits de l’homme) ; d’autre part, que tous les membres du corps social sont citoyens et concourent à la formation de la volonté générale, quels que soient leur origine ou leur statut social. C’est cette philosophie imposée par des siècles de luttes sociales et politiques qui fait aujourd’hui l’objet d’une offensive idéologique de grande ampleur à la faveur des impératifs de la construction européenne.

Ceux qui, comme l’ancien premier ministre Alain Juppé (Les Républicains), estiment que les « conditions » ne sont pas réunies pour un référendum en France sur les questions européennes (3), ou qui, comme le premier ministre socialiste Manuel Valls, qualifient d’« apprentis sorciers » les personnes souhaitant une telle consultation (4), dévoilent leur véritable préoccupation : comme la classe dirigeante n’est pas assurée d’une réponse positive, elle préfère ne pas consulter les électeurs.

Ainsi, on gouverne sans le soutien du peuple, au moment même où on organise, traité après traité, des transferts de souveraineté de plus en plus importants à Bruxelles.

Parmi les plus déterminants figurent les pouvoirs monétaire et budgétaire.

L’Union européenne agit comme le révélateur d’une délégitimation de la démocratie, également à l’œuvre à l’échelle nationale (5).

Il ne s’agit plus d’une crise, mais d’un changement progressif de régime politique dont les institutions de Bruxelles constituent un laboratoire. Dans ce système, nommé « gouvernance », le peuple n’est que l’une des sources de l’autorité des pouvoirs publics, en concurrence avec d’autres acteurs : les marchés, les experts, la « société civile ».

On connaît le rôle stratégique attribué à l’expertocratie par les rédacteurs des traités communautaires : la Commission, avec ses commissaires « indépendants » choisis pour leurs « compétences », est la « gardienne des traités » en lieu et place des organes politiques comme le Conseil des ministres ou le Parlement. Si cette clé de voûte des institutions de Bruxelles fait régulièrement l’objet de critiques acerbes, il n’en est pas de même de la « société civile », dont le rôle grandissant contribue pourtant, lui aussi, à contourner la démocratie.

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La marginalisation de la souveraineté populaire par la gouvernance explique la facilité avec laquelle les dirigeants européens, et notamment français, contournent le verdict des urnes : leur légitimité ne viendrait qu’en partie des électeurs. Cela peut expliquer la stupeur provoquée par le comportement du Royaume-Uni, qui, non content de consulter son peuple, envisage de respecter sa volonté…

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Dans l’Europe de ce début de millénaire, ce n’est pas le « peuple de gauche » qui se réveille, c’est le peuple tout court. C’est pourquoi le « non » était largement majoritaire en 2005 (référendum sur le traité constitutionnel européen), mais la gauche très minoritaire en 2007 (élection présidentielle).

Ce n’est pas seulement la crise sociale, l’explosion des inégalités et des injustices qui aujourd’hui « soulèvent le goudron (6)  », mais tout autant les reculs de la souveraineté populaire qui les ont rendues possibles.


Anne-Cécile Robert, Le monde Diplomatique –Titre original : « De l’art d’ignorer le peuple »  Source (Court extrait)


  1. Lire Paul Mason, « “Brexit”, les raisons de la colère», Le Monde diplomatique, août 2016.
  2. Entretien au Figaro, Paris, 29 juin 2016.
  3. « Juppé :“Organiser un référendum sur l’Europe, aujourd’hui en France, serait irresponsable”», LeMonde.fr, 27 juin 2016.
  4. Assemblée nationale, séance du mardi 28 juin 2016.
  5. Lire « Peu(ple) leur chaut !», Le Monde diplomatique, novembre 2003.
  6. Frédéric Lordon, « Le goudron se soulève», La pompe à phynance, Les blogs du Diplo, 16 juin 2016.