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L’historien Patrick Boucheron (1) éclaire la focalisation du débat public sur l’identité nationale. Et rappelle les conditions de son surgissement, à gauche de l’échiquier politique.

  • Comment entendre le concept d’« identité française » ?

Patrick Boucheron : D’un point de vue philosophique, l’identité renvoie à une singularité, celle qui distingue un individu d’un autre.

Selon une première torsion, on lui associe également l’idée de permanence, d’être « identique à soi-même ». Face aux régressions identitaires actuelles, tout l’enjeu est de poser cette question de la singularité, de ce qui nous constitue, en refusant de la confondre avec une permanence figée qu’il faudrait maintenir pour demeurer fidèles à nous-mêmes et nous défendre contre tout ce qui nous est étranger.

On se pose la question de l’identité dès lors qu’on désespère de l’histoire, lorsqu’on oublie qu’une identité nationale est le projet que collectivement on se donne.

Le déplacement du débat public d’avant en arrière, le glissement de l’interrogation « quelle société voulons-nous ? » à « quelles origines avons-nous ? » est toujours l’indice d’un désarroi, d’une crise de l’avenir.

  • Dans quelles circonstances historiques le débat sur l’identité est-il apparu ?

P.B. : Même si je suis médiéviste, je ne pense pas pertinent d’aborder cette question sur la longue durée, en remontant à Vercingétorix ou même à Ernest Renan. D’une façon générale, je crois que nous aurions tort, nous les historiens, de foncer tête baissée dans tous les chiffons rouges qui s’agitent et d’alimenter un débat biaisé par des visées électoralistes. En réalité, la question de l’identité de la France nous obsède depuis peu de temps. Tout au long des XIXe et XXe siècles, le débat public est structuré par d’autres paradigmes comme le progrès, l’égalité – autant de thèmes que la focalisation sur l’identité sert à reléguer au second plan. Cependant, lorsqu’une contre-vérité est bruyamment assénée, notre devoir est bien sûr de la corriger et d’en mesurer le degré de falsification. Cela a été dit par exemple du discours sur les origines gauloises de la nation.

C’est Napoléon III qui invente Vercingétorix comme personnage historique, et c’est depuis le désastre de Sedan que l’on fait d’Alésia une scène originelle de la nation.

En tant qu’historien, je n’entends rien d’autre dans la récente saillie de Nicolas Sarkozy que l’étrange résurgence de cet art français de la défaite qui consiste à prétendre forger les identités dans la peur du retour des malheurs.

  • Quand les politiques parlent d’« identité », à quoi font-ils référence ?

P.B. : Quand la question apparaît, dès le milieu des années 1970, elle est plutôt portée par la gauche et s’articule à une lutte contre les discriminations et l’inégalité. Ce qui est alors d’actualité, c’est la défense « des » identités , minoritaires et régionales. La campagne de François Mitterrand en 1981 est centrée sur cette question de l’identité française, entendue d’emblée comme diverse et ouverte, mais dont l’origine culturelle est à défendre, dans un contexte d’anti-américanisme très fort. Cette défense prendra la forme d’une politique publique, celle de Jack Lang. Rappeler l’origine politique de cette idée permet de comprendre sa confiscation, encore plus récente, par la droite. Tout bascule en 1985, lorsque le Club de l’Horloge publie un livre intitulé L’Identité de la France , au moment où le vote Front national progresse et où la lutte contre le multiculturalisme devient un thème obsédant. Ce serait donc une erreur de croire que les crispations identitaires, comme la vision culturaliste d’une identité permanente et figée, ne concernent aujourd’hui que la droite alors qu’elles traversent une bonne partie de la gauche, de Manuel Valls à Jean-Luc Mélenchon. D’où les tentatives actuelles de triangulation.

  • Dans ce contexte, quel peut être le rôle des historiens ?

P.B. : Pour l’historien, le milieu des années 1980 correspond aussi à la publication posthume de L’Identité de la France (2) de Fernand Braudel, premier volume d’une histoire de France inachevée. Même s’il est traversé par les contradictions politiques de son époque, l’auteur y définit l’identité comme une construction très lente, le contraire d’une France éternellement identique à elle-même. Il termine même sur l’idée selon laquelle la France n’est qu’une abstraction avant le chemin de fer et ironise sur ceux qui croient à son existence au temps de Jeanne d’Arc.

Notre responsabilité, professionnelle et générationnelle, c’est de reprendre l’histoire où Fernand Braudel l’a arrêtée. Et, d’urgence, de proposer une narration non mensongère de la nation. L’identité de la France nous obsède depuis peu de temps


La Croix – Titre original « L’identité de la France nous obsède depuis peu de temps »
Propos recueilli par Béatrice Bouniol


  1.  Patrick Boucheron, Professeur au Collège de France.
  2. D’avoir lu ces 3 tomes, m’a réconcilié avec l’histoire de France dans son contexte géographique et en rapport avec la réalité, je vous engage à lire cette version narrée de l’histoire qui « me semble » la plus près de la vérité historique, en tous cas, hors bien des interprétations ajoutées, fonctions de l’orientation du conteur. MC