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On la dit machiavélique, cynique, corrompue ; on l’accuse d’arrogance, de mépris envers les humbles, de manque d’empathie ; et on affirme qu’on ne peut lui faire confiance. Nul doute que Hillary Clinton attire les blâmes et les anathèmes, et pas seulement de la part de ses adversaires les plus radicaux qui, eux, la peignent en sorcière maléfique.

Son malaise lors des commémorations du 11-Septembre à New York, loin d’attirer la compassion, ne fait qu’accentuer ce noir portrait : la candidate démocrate mentirait aussi sur son état de santé, et les communiqués tardifs de son équipe de campagne n’ont rien arrangé.

Sur Internet, c’est du délire : on affirme qu’elle cacherait une démence précoce, le sida, la maladie de Parkinson, elle aurait un sosie jouant les doublures, elle serait alcoolique et droguée, elle aurait assassiné ceux qui lui faisaient de l’ombre. Non, Hillary n’est pas aimée ! Qu’a-t-elle donc fait pour mériter un tel opprobre ? Est-elle vraiment la sombre Lady Macbeth que certains dépeignent à l’envi ? Au regard des faits, rien ne justifie tant de hargne.

Aucune des affaires qui ont parsemé la carrière des Clinton dans les années 1990 – Whitewater, TravelGate, le scandale Lewinsky entre autres – n’a révélé de malversations graves, mais plutôt l’acharnement d’un groupe d’ultraconservateurs décidés à chasser le couple du pouvoir. L’utilisation par Hillary, quand elle était secrétaire d’Etat, de sa messagerie personnelle pour faire transiter des e-mails est assurément une faute, mais, jusque-là, pas une affaire d’Etat : rien n’a compromis la sécurité du pays, et le FBI a clos son enquête.

Quant à la « sulfureuse » Fondation Clinton, qui brasse beaucoup d’argent, certains donateurs ont bien tenté d’utiliser leur position pour obtenir des privilèges du département d’Etat, mais Hillary n’a pas cédé. Trente ans de harcèlement et d’accusations, trente ans d’enquêtes et d’investigations : elle s’en est toujours sortie, si ce n’est irréprochable, du moins dans les clous de la légalité. Est-elle l’opportuniste sans foi ni loi que décrivent ses ennemis ? Depuis sa jeunesse studieuse, Hillary a peu varié dans ses combats.

Étudiante, avocate, First Lady, sénatrice, secrétaire d’État, elle pousse obstinément les mêmes dossiers : une éducation décente pour tous les enfants, l’extension de la couverture santé, le renforcement de la sécurité…

Au fil des ans, l’idéologue féministe est devenue une femme d’action pragmatique cherchant l’efficacité dans de nécessaires compromis. Fille de la petite classe moyenne, élevée dans la foi, elle est restée stricte et pieuse, et croit toujours aux valeurs familiales. L’inconstance n’est pas son style. Si elle n’a à rougir ni de sa carrière ni de ses choix, c’est bien alors sa personnalité et son image qui sont en cause. Au lieu de louer ses compétences et son expérience, on ne retient que son ambition démesurée – pourtant indispensable pour se lancer dans la folle course électorale.

Étiquetée arriviste et malhonnête par ses adversaires, elle symbolise elle aussi l’establishment honni, l’élite méprisante de Washington – et, qui plus est, la dynastie Clinton – et cristallise le rejet d’une partie de la population qui aspire à un renouveau. A cela s’ajoute son manque criant de charisme.

En privé, elle se révèle enjouée, bienveillante et souvent drôle. En public, elle se fige, se transforme en une mécanique froide et compassée. « Vous êtes assez agréable », lui avait lancé perfidement Barack Obama en 2008 lors des primaires démocrates. Hillary a commis nombre de maladresses, affiché une assurance proche du mépris, et on ne le lui pardonne pas.  » On ne l’aime pas, entend-on souvent, parce qu’on sent qu’elle ne nous aime pas.

 » Plus elle est harcelée, plus elle se crispe et se protège. Et plus elle apparaît dissimulatrice, et moins on l’aime. C’est un fait : Hillary Clinton ne descend pas les passerelles d’avion en swinguant comme Obama, il lui manque ce petit quelque chose en plus qui attire la lumière. La grâce. Opposée au pire des misogynes

Mais la candidate souffre d’un autre handicap dont personne ne veut entendre parler : c’est une femme. Même s’ils ne se reconnaissent pas sexistes, les électeurs lui demandent l’impossible : qu’elle se comporte en commandant en chef tout en se montrant douce comme une épouse et une mère ; qu’elle ait l’endurance d’un marathonien sans perdre son élégance… On la voudrait plus sensible, plus féminine, en fait, mais on dénonce la moindre de ses faiblesses. L’ambition et la ténacité, admirées chez un homme, dérangent chez une candidate. En somme, elle est à la fois trop femme et pas assez. L’évolution de sa notoriété est révélatrice. Hillary fut populaire à chaque fois qu’elle a adopté une position plutôt traditionnelle, et elle fut impopulaire lorsqu’elle a brigué le pouvoir pour elle-même : 48 % d’approbation quand elle a tenté la réforme de la santé en 1994, mais 67 % quand elle a soutenu son mari pendant l’affaire Lewinsky en 1998 ; 45 % quand elle s’est présentée au Sénat en 2000, mais 66 % quand elle servait comme secrétaire d’État sous la tutelle d’Obama.

Aujourd’hui, l’ancienne First Lady s’obstine à sortir de son rôle et à pulvériser la barrière des genres, et son impopularité ne cesse de grimper. Il faut bien le reconnaître : une certaine Amérique à beaucoup de mal à élire une femme.

Ironie de l’histoire : Hillary, la mal-aimée, est opposée au pire des misogynes. Celle qui cherche à préserver sa vie privée affronte un bateleur populiste et machiste qui joue de ses outrances, un mâle dominant qui se frappe la poitrine en rugissant.

Les trois débats télévisés qui les opposeront seront des combats décisifs. La seule chance de la candidate, c’est la peur que Donald Trump inspire à beaucoup d’électeurs. Si elle est élue, ce sera donc par -défaut. Peut-être alors aura-t-elle enfin l’opportunité de se faire apprécier pour ce qu’elle est. Et, qui sait, aimer…

Bacharan Nicole, Le Monde, titre original  « Une femme qui n’a à rougir ni de sa carrière ni de ses choix » Source (extrait)