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Étienne Balibar, (Professeur émérite de philosophie politique à l’université Paris-Ouest-Nanterre), emplissait ses cartons de livres lorsque nous l’avons rencontré, à la veille de son départ pour New York, où il enseignera, comme chaque année, un semestre à l’université Columbia.

(…) le philosophe livre son analyse des grands enjeux politiques hexagonaux et européens.

Cette année a été marquée par les mobilisations contre la loi travail, qui ont vu émerger de nouveaux mouvements, notamment Nuit debout. Cela constitue-t-il, selon vous, un espoir à gauche ?

Étienne Balibar : Je crois que le bilan est contrasté. Il y a par définition quelque chose d’extrêmement positif dans le fait qu’entre en scène une nouvelle génération de citoyens et de militants, jeunes pour la plupart et dont beaucoup participaient sans doute pour la première fois à un mouvement collectif de cette ampleur. Ils le font sans doute avec des sentiments très forts (et justifiés) de méfiance, voire de dégoût, vis-à-vis de certaines formes classiques de la mobilisation politique, y compris à gauche. Mais aussi avec un désir affirmé d’exprimer et de faire valoir eux-mêmes leur projet et leurs revendications.

(…) … la démocratie représentative ne se limite pas à la démocratie directe (1). Je crois que nous sommes dans une conjoncture que certains appellent « post-démocratique », et il est donc vital de lui opposer des alternatives que j’appelle tantôt « démocratisation de la démocratie », tantôt « résistance à la dé-démocratie », et qui supposent à mes yeux à la fois une poussée et une influence qui proviennent de la base.

(…)

Un débat se développe en ce moment dans la gauche de la gauche autour de la question d’un « populisme de gauche ». Que pensez-vous de cette proposition ?

(…) … le problème posé est celui de la participation des citoyens, individuellement et collectivement, y compris sous des formes qui dérangent le fonctionnement sclérosé des institutions représentatives, et qui représentent le diable pour toute une partie de l’establishment politique.

Je récuse pour ma part cette disqualification de principe car je pense que le problème posé est bien réel. (…)

(….) … il ne faut pas se dissimuler qu’il y ait une captation de la voix du peuple par des forces qui me paraissent extrêmement dangereuses et dont le point commun (pour le dire rapidement) est le nationalisme. (…)

Je ne suis pas un adversaire de la nation comme formation historique, mais, si nous ne faisons rien, la protestation des victimes de la crise économique et sociale actuelle sera, comme à d’autres époques, confisquée par un nationalisme xénophobe et surtout incapable de faire face aux défis d’une politique mondialisée. (…)

Après la crise grecque – et auparavant le référendum de 2005 au résultat bafoué –, conservez-vous un espoir dans l’Europe ? Ou ces crises successives n’ont-elles pas détruit l’idée même de citoyenneté européenne ?

Pour parler très vulgairement, il faut bien dire que c’est la merde ! (…)

Il y a aujourd’hui une interdépendance des économies, des sociétés et même des cultures. D’où la nécessité d’aborder la question européenne en termes à la fois de modèle social, de développement et de capacité à infléchir le cours de la mondialisation, au niveau européen comme national. C’est une voie à laquelle je crois plus que jamais dans le monde qui est le nôtre aujourd’hui. (…)

En ce qui concerne la crise migratoire, l’Union européenne ne s’est-elle pas, là, déshonorée ?

L’Europe s’est déshonorée dans le sens où l’honneur n’est pas seulement une question de morale, mais aussi, d’une certaine façon, une valeur politique. Entre donc en compte la volonté – ou plutôt la capacité – d’agir dans toute la mesure du possible conformément aux principes dont on se réclame ou qu’on prétend défendre.

Alors, si l’on se pose la question de savoir si l’Europe a tout fait pour les réfugiés, la réponse est non. (…)

Le fait que Manuel Valls soit allé à Munich, à la suite de Viktor Orbán, pour dire qu’il fallait arrêter d’accueillir les immigrés, a été une saloperie immonde : plus que l’Europe, c’est le gouvernement français qui s’est là véritablement déshonoré !

Un des débats les plus vifs en France aujourd’hui porte sur la laïcité. N’est-elle pas devenue une sorte de dogme républicain, pour ne pas dire une religion ?

(…) …  la laïcité à la française n’est pas simplement un droit qui réglemente les manifestations d’appartenance et de convictions religieuses dans l’espace public, et qui sépare plus ou moins complètement l’Église de l’État, c’est aussi une façon de construire ce « pouvoir spirituel » en face de la tradition religieuse.

Sans nier qu’il existe là un mimétisme troublant, il me semble que, dans bien des domaines, il s’agit surtout d’étendre la laïcité. Par exemple, quand il est question du droit à mourir dans la dignité. Toutefois, il ne faut pas se cacher non plus que certains aspects de la laïcité française produisent une intolérance inverse. C’est que j’ai appelé, dans l’un de mes récents articles, la « laïcité identitaire », dans le sens où l’on entend de plus en plus cette équation entre identité et laïcité. Et, le problème, c’est qu’on l’entend autant à droite qu’à gauche, ce discours étant commun à Manuel Valls et à Nicolas Sarkozy, et en outre compatible avec le Front national. Je ne dis pas que tous ces gens sont équivalents, mais le fait qu’ils se soient trouvé un langage commun me semble particulièrement inquiétant.

(…)


Olivier Doubre – Politis Source (Extrait)


  1. Voir sur ce point la chronique d’Étienne Balibar dans la dernière livraison de la revue Vacarme, n° 76, été 2016.
  2. Europe, crise et fin ?, Le Bord de l’eau, 2016.
  3. Cet entretien a eu lieu le 2 septembre, jour où le ministre de l’Intérieur s’est rendu à Calais et a annoncé le démantèlement prochain de la partie nord de la « jungle » de Calais.