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Pour Pierre Jacquemain, la gauche doit s’entourer de citoyens et d’intellectuels si elle veut refaire de la politique.

Il était le conseiller de Myriam El Khomri avant de claquer la porte en février, au moment des discussions sur la loi travail. Dans Ils ont tué la politique (Fayard), Pierre Jacquemain, désormais rédacteur en chef adjoint de la revue Regards, revient sur son expérience au sommet d’un État gangrené par la technocratie et déserté par la politique. Analyse de l’intérieur d’une désillusion personnelle et collective.

  • Quel regard portez-vous sur la médiocrité du débat politique actuel ?

Pierre Jacquemain : Ce qui se cache derrière cet appauvrissement du débat politique – outre la responsabilité des médias, toujours à l’affût de la petite phrase ou du dérapage –, c’est le divorce entre les politiques et le monde scientifique et intellectuel. François Hollande a déjà dit qu’un chercheur « ça ne ramène que des ennuis ». Et je l’ai vu de près au moment de la loi travail : énormément de travaux existent sur l’avenir de l’emploi, la précarité, les solutions pour réduire le chômage… Pourtant, les politiques en ont fait abstraction. La gauche au pouvoir a cessé de penser, d’avoir des idées neuves et donc de faire de la politique. Il est plus facile aujourd’hui de faire diversion que de s’emparer des vrais sujets, complexes, qui concernent les Français – je pense notamment à l’urgence sociale et écologique.

Une autre raison majeure à cet abaissement général est que le cœur de l’État est aux mains d’une technostructure toute-puissante – directeurs de cabinet, énarques, hauts fonctionnaires, experts – qui verrouille le débat. Or, un technocrate est là pour penser les contraintes, certainement pas pour être créatif et imaginer des alternatives.

  • N’y a-t-il pas aussi derrière cela la conviction néolibérale du « There is no alternative » à la Thatcher ?

Si, bien sûr, puisque ce sont les politiques qui ont choisi, en conscience, de céder leur place à ces technocrates ! Derrière le mépris des politiques pour la pensée intellectuelle – au prétexte fallacieux qu’il faudrait être « pragmatique » –, il y a une vision de la chose publique et de l’État. Quand l’objectif est de réduire les coûts de la dépense publique, on n’a pas besoin de penser. C’est donc un choix politique assumé que de s’entourer de gestionnaires. Prenez les grandes institutions culturelles : elles sont dirigées par des « cost killers » [experts en réduction de coûts, NDLR] qui, comme leur nom l’indique, ne sont pas nommés pour avoir des idées ni penser un projet artistique ! Il faut bien avoir à l’esprit que l’abandon du débat politique sert à la préservation du système, et donc au maintien d’une « caste » au pouvoir qui a les mêmes intérêts que ceux de la finance…

Ces dirigeants ont ensuite des stratégies pour donner l’illusion du changement à l’opinion publique : par exemple, nommer une jeune femme de l’aile gauche du PS à la tête du ministère du Travail, mais ne lui laisser que le pouvoir de l’image quand le pouvoir décisionnaire revient à son directeur de cabinet, lequel suit la ligne Macron-Valls.

  • Comment s’en sortir puisque changer les têtes ne fait pas changer le système ?

La réponse n’est pas évidente. Ce qui est sûr, c’est que l’enjeu n’est pas la présidentielle de 2017. Il faut reconstruire la gauche sur le moyen et le long terme en mettant les citoyens et les intellectuels au cœur de la matrice. Et, pour cela, aller vers une 6e République mais aussi refaire de l’éducation populaire, réveiller les consciences, car la politique n’est pas une affaire d’experts. C’est loin d’être gagné, car, en faisant une politique de droite, Hollande a non seulement tué la gauche, mais l’idée même de gauche. À Nuit debout, par exemple, j’ai entendu plein de jeunes (et de moins jeunes) qui parlaient d’égalité, de constituante, de répartition des richesses, mais qui, en même temps, vouaient aux gémonies « la gauche » en général.

Repenser le projet ne se fera que depuis la base : en partant d’expériences d’autogestion en entreprise, de renouveau politique dans les collectivités, de projets portés par des citoyens. Il y a aussi une responsabilité de « l’autre gauche » : les politiques doivent se reparler, arrêter d’avancer éparpillés, comme c’est hélas le cas actuellement.

  • Pierre Jacquemain, Ex-conseiller de Myriam El Khomri, auteur de Ils ont tué la politique (Fayard).

Pauline Graulle –Politis – Source


Note toute à fait personnelle :

Chaque candidat ou son représentant a ses idées pour faire revenir « les grandes orientations politiques » dans les débats, assure annihiler et combattre les querelles d’égos et dénonce l’absence de ligne de conduite et d’objectifs des uns ou des autres, tout en prônant l’amélioration équitable, égalitaire, pour la vie de l’ensemble des citoyens français. D’ailleurs demain c’est bien mieux avec moi, moi, moi etc. Reste que les promesses de campagnes électorales ne sont JAMAIS tenues … mais elles font rêver un temps. MC