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L’été fut bien morose du côté des idées dans la campagne présidentielle américaine opposant Hillary Clinton à Donald Trump. Au point qu’il est assez difficile, au milieu du flot d’informations qui n’en sont pas vraiment, de savoir quels sont les positionnements des deux prétendants à la fonction suprême sur autre chose que des sujets clivants et propices à la provocation.

La faute à des candidats mal inspirés et des équipes « de campagne » brouillonnes, sans aucun doute, mais aussi reflet d’une certaine manière de commenter la campagne électorale, manichéisme oblige. À un peu plus de deux mois du verdict, nous assistons ainsi à une déferlante d’attaques dont le seul résultat est d’affubler de quolibets inquiétants les deux candidats (principaux, puisqu’il convient de rappeler qu’ils ne sont pas les seuls).: Trump devient le croquemitaine. Clinton l’imprudente. Et si cette élection se résumait au final à ce choix, laissant les idées au placard ?

Everybody Loves to Hate Trump

Ce pourrait être le titre d’une nouvelle série télévisée, mais désormais élargie aux réseaux sociaux, tant la personnalité de Donald Trump déchaine les passions et est l’objet de toutes les railleries. Difficile en fait de trouver un candidat à ce point vilipendé dans les médias, américains comme étrangers, moqué pour son physique, cueilli au moindre écart de langage… George W. Bush, qui avait souffert lors de sa campagne de réélection d’une couverture très négative en dehors des Etats-Unis, n’a jamais été ciblé comme l’est le candidat républicain de 2016. Même Barack Obama est sorti à plusieurs reprises de sa réserve, pour soutenir sans surprise Hillary Clinton, mais aussi pour s’inquiéter des dérives du camp républicain, qu’il invite à se désolidariser du candidat Trump.

Bien sûr, le milliardaire newyorkais porte la plus grande responsabilité de ces attaques, la faute à une campagne agressive et même excessive, dont il parvient difficilement à se sortir. Les grossièretés et la vulgarité de la campagne de Donald Trump, clef de son succès dans les primaires républicaines, posent fondamentalement la question de l’avenir du Grand Old Party, et de ce qu’on pourrait désigner comme une palinisation de son discours politique, en référence à Sarah Palin, étonnante co-listière de John McCain en 2008. Nous reviendrons sur les perspectives du parti républicain dans un prochain article.

Récemment, le soutien apporté par Nigel Farage n’a fait que conforter cette vulgarité affichée, le chef de file du Brexit et de l’UKIP avant de se retirer, déclarant aux côtés de son champion à Jackson, Mississippi, que « si j’étais américain, je ne pourrais pas voter pour Hillary Clinton, même si vous me payiez, et en fait je ne voterais pas plus pour Hillary Clinton si elle me payait ». L’association est étonnante, entre engagement politique et appât du gain, de la part d’un dirigeant politique qui a préféré se mettre en retrait plutôt que d’assumer le résultat d’un référendum pour lequel il s’est battu. L’alliance ne fait qu’alimenter les railleries anti-Trump.

Le rôle de croquemitaine a été pleinement assumé, et même revendiqué, par Donald Trump lors de la primaire républicaine, avec le succès qu’on connait. Le milliardaire a ainsi habilement retourné à son avantage ce qui pouvait apparaître comme un handicap insurmontable, et déjouer les pronostics.

Mais cette stratégie est-elle susceptible de réussir au niveau de l’élection générale ? Le parti (qui ne se montre toujours pas enthousiaste à l’égard de son champion) s’en inquiète autant qu’il s’inquiète des positionnements haineux de certains membres de l’équipe de campagne, et le candidat lui-même a multiplié les signes d’apaisement, allant jusqu’à utiliser des prompteurs lors de ses discours, pour mieux retenir sa langue. Il a également corrigé le tir sur plusieurs sujets sensibles, comme sa politique d’immigration, désormais moins provocatrice.

Qu’à cela ne tienne, Trump continue de distiller quelques phrases assassines, prouvant par la même occasion qu’il s’agit bien d’une stratégie anti-système, et que s’il s’est assagi, il ne veut pas apparaître comme vaincu par celui-ci, au risque de perdre de nombreux soutiens.

Cela est d’autant plus stratégique qu’Hillary Clinton présente toutes les caractéristiques de la candidate du système. Trump assume ainsi encore son rôle de croquemitaine, et conséquence logique de ce positionnement, la campagne se durcit, comme l’indiquent clairement les teeshirts vendus dans les meetings de Trump et affichant « Hillary for prison 2016 ». Tout un programme…

Côté démocrate, campagne brouillonne, emails handicapants et donateurs encombrants

D’une certaine manière, Hillary Clinton peut se réjouir d’avoir face à elle un candidat républicain aussi maladroit et surtout mal aimé, qui ne fait que masquer les carences d’une campagne démocrate qui n’a pas décollé depuis le retrait tardif de Bernie Sanders, seul candidat de son camp bénéficiant d’un véritable soutien populaire. À part insister sur le fait qu’en la choisissant, les Américains éliront la première femme à la Maison-Blanche, son programme ne parvient pas à se démarquer du bilan de Barack Obama, et ne suscite pas d’enthousiasme particulier.

Mais c’est surtout l’image de la candidate démocrate qui lui fait défaut. Moins sympathique que son mari, moins cool qu’Obama, elle avait fait les frais d’un profil trop austère en 2008, et même si elle promet avoir retenu la leçon de son échec, elle n’est pas parvenue à s’imposer dans le cœur des Américains, qui semblent presque plus disposés à voter pour faire barrage à Trump qu’à ouvrir les portes de la Maison-Blanche à l’ancienne First Lady. Très loin du plébiscite à laquelle rêvait sans doute Hillary Clinton.

Depuis des mois, l’affaire des emails embarrasse l’équipe de campagne de l’ancienne Secrétaire d’État, qui doit constamment être sur la défensive. Cette affaire démontre surtout la vulnérabilité de la candidate, qui a fait preuve d’une grande imprudence en faisant une erreur aussi naïve, elle qui se targue d’être très expérimentée en politique. A ce manque de rigueur vient se superposer le risque d’une très grande légèreté dans la manière avec laquelle Madame Clinton exerçait ses fonctions dans l’administration Obama. De fait, la plupart de ces emails sont liés aux activités de la chef de la diplomatie américaine (de 2009 à 2013) avec la fondation Clinton. L’intéressé dément, mais son image est écornée.

Aux emails envoyés depuis une adresse privée s’ajoute en effet un autre problème épineux et sans doute plus important : celui des conflits d’intérêts possibles entre les fonctions officielles de Madame Clinton et la fondation que préside son mari. Ce sont particulièrement des donateurs de la campagne démocrate qui sont dans le viseur, pour leurs relations professionnelles avec le couple Clinton. Le candidat républicain y voit une faille dans la campagne de son adversaire, et a dénoncé dans son style sans artifice une « corruption digne du Tiers-monde ».

Rappelons tout de même au passage que Donald Trump fut l’un des donateurs de campagne d’Hillary Clinton en 2008, face à Barack Obama…

Cependant, preuve que l’affaire agace le couple Clinton, c’est Bill qui s’est justifié sur cette question, assez maladroitement d’ailleurs, expliquant que la fondation qu’il préside crée des emplois et sauve des vies. Il faudra revoir la copie la prochaine fois. L’affaire est très embarrassante pour Hillary, qui cherche depuis le début de la campagne à donner une image de sérieux et d’expérience, et qui se retrouve confrontée à une imprudence aussi ridicule que dangereuse.

Bernie Sanders avait expliqué une fois mettre en doute sa capacité de jugement, c’est justement cette capacité qu’il va lui falloir mettre en application si elle ne veut pas que l’affaire des emails ne prenne des proportions gigantesques. Malgré son avance dans les sondages, qui ne veut d’ailleurs pas dire grand-chose car captée au niveau national, la campagne est loin d’être terminée, et les Républicains ne lâcheront rien sur les imprudences de leur adversaire.

Toujours est-il qu’il reste deux mois de campagne, et on attend toujours les candidats sur un programme, des idées, une certaine vision de l’Amérique…

En 2012, la joute opposant Obama à Romney n’avait pas été passionnante, la faute à un résultat qui semblait déjà acquis. Mais les deux candidats ne s’en étaient pas moins livrés à des batailles intéressantes sur le fond. Cette fois, la campagne est intéressante parce qu’elle reste incertaine, parce que les profils sont atypiques. Mais ni le croquemitaine, ni l’imprudente, ne nous ont encore éclairés sur leurs idées novatrices.


Barthélémy Courmont – IRIS – Source