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Si l’on en croit deux annonces de partenariat récentes, (…) il deviendra de plus en plus difficile dans les années à venir de recevoir des soins sans interagir avec le secteur technologique.

  • La première concerne Alphabet, la société mère de Google et GlaxoSmithKline (GSK), géant de l’industrie pharmaceutique, qui se sont associés pour créer une entreprise à 715 millions de dollars dans le domaine de la bio-électronique. Elle prévoit notamment la mise au point d’implants miniatures pour traiter de nombreuses maladies chroniques.
  • L’autre présente les résultats d’une étude de grande envergure sur les risques génétiques relatifs à la dépression, menée conjointement par 23andme, une firme spécialisée dans la génétique soutenue par Google, et Pfizer, autre géant pharmaceutique. L’ampleur inédite de cette étude, fondée sur les données génétiques de plus de 450 000 clients de 23andMe, s’avère bien commode pour les multinationales comme Pfizer.

Ces deux collaborations reposent sur une logique apparemment solide : les entreprises technologiques détiennent beaucoup de données précieuses sur notre compte mais elles ne connaissent pas grand-chose à la santé et manquent de crédibilité dans ce domaine, tant auprès du public que des autorités de régulation.

(…) … la Silicon Valley a fondé sa légitimité auprès du public en prétendant pourfendre ce vieux capitalisme qui rime avec népotisme, dominé par des entreprises moribondes établies de longue date et devenues trop complaisantes pour innover dans l’intérêt de leurs clients. Il fallait rompre avec ces sociétés afin de les remplacer par un capitalisme nouveau, plus sobre, entièrement dévoué au client — à des tarifs largement subventionnés par la collecte de données personnelles.

Peu d’entre elles ont trouvé comment faire fructifier ces données, d’autant que Google et Facebook se sont pour ainsi dire partagé le marché de la publicité, ce grand cimetière des données. Il est apparu d’emblée que limiter l’usage de ces données à la publicité relevait moins de la finesse stratégique que d’une solution par défaut. Cette obsession pour la publicité en disait long sur l’incapacité des entreprises technologiques à s’attaquer à des marchés comme l’énergie, l’alimentaire, l’agriculture ou l’assurance, du fait de leur complexité et de leurs coûts d’entrée.

(…) Supprimé 2§

Beaucoup d’observateurs ont commis l’erreur de croire que les entreprises de la Silicon Valley viendraient bouleverser tous les secteurs aussi facilement que ceux de la musique, la publicité ou l’information. Mais tout ne s’est pas passé comme prévu : l’accès à des secteurs hautement réglementés comme la santé, la finance ou l’énergie s’est révélé ardu pour des entreprises connues pour leur arrogance, leur désobéissance et leur manque d’expertise dans ces secteurs.

(…) Supprimé 2§

Les géants de la technologie jouent finalement le rôle de passerelles, en apparence innocentes, qui permettent au capitalisme clanique de pénétrer ces domaines de notre vie — et de notre corps — qui lui étaient auparavant inaccessibles pour des raisons éthiques ou politiques. Certes, nous rechignons à avaler les capteurs que nous proposent Pfizer ou GSK, mais si Google nous les offre gratuitement, pourquoi pas ? Tandis que le capitalisme devient informationnel, il dépolitise aussi ses propres activités, en présentant toute objection comme un rejet de la science et de la technologie.

Dans le meilleur des cas, les entrepreneurs high tech sont de cyniques calculateurs prêts à gagner de l’argent sans se soucier des conditions de vie et de travail du reste du monde. Peu importe qu’il s’agisse d’un monde de banques comme JP Morgan ou tenues par des coopératives locales, pourvu qu’ils en gèrent les données et l’infrastructure réseau.

Dans le pire des cas, ce ne sont que des idiots utiles qui, ayant fini par s’enivrer de leurs nobles discours, pensent réellement donner de l’autonomie aux individus et saper les structures de pouvoir. Ce pourrait être une belle et réconfortante croyance — si ces structures ne caressaient de tous autres desseins.


Evgeny Morozov – Blog du monde Diplomatique – Titre original « Big pharma, big data, meme combat » (Extrait) – Source (texte complet libre a la lecture)