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De nouveaux chiffres préoccupants, et encore bien des interrogations sur l’ampleur et les dessous de ce que les associations de victimes appellent le scandale de la Dépakine.

Mercredi 24 août 2016, les autorités sanitaires ont révélé que plus de 14 000 femmes enceintes ont été exposées à l’acide valproïque – substance active de la Dépakine et de ses génériques – en France entre 2007 et 2014, alors même que les dangers de ce médicament pour l’enfant à naître étaient connus, et sa prescription pendant la grossesse explicitement déconseillée depuis 2006.

Disponible depuis cinquante ans, ce médicament est indiqué essentiellement dans le cadre d’épilepsie et de troubles bipolaires. Les risques de malformations, suspectés dès les années 1980, concernent jusqu’à 10 % des enfants exposés in utero. Des troubles neuro-développementaux (atteinte du QI, autisme…), décrits après 2000, peuvent être présents dans 30 à 40 % des cas. Le nombre total de personnes handicapées à la suite d’une exposition prénatale à la Dépakine reste à déterminer. Il serait d’au moins 50 000 en France, selon l’Association d’aide aux parents d’enfants souffrant du syndrome de l’anticonvulsivant (Apesac), dont plusieurs familles ont porté plainte contre X, entraînant l’ouverture d’une enquête préliminaire.

Les 14 322 prescriptions de valproate pendant la grossesse recensées entre 2007 et 2014, à partir des bases de données de l’assurance-maladie, ont été faites le plus souvent (57 %) dans un contexte d’épilepsie et, dans 43 % des cas, pour un trouble bipolaire. En huit ans, leur nombre a diminué de 42,4 %, avec un report de prescriptions vers d’autres médicaments. La baisse a été plus marquée dans le cadre de l’épilepsie (– 56 %) que pour les troubles bipolaires (–18 %). L’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) note aussi que les prescripteurs de Dépakine chez une femme enceinte sont plus souvent des généralistes libéraux que des spécialistes : dans les deux tiers des cas pour l’épilepsie, 4 cas sur 10 pour les troubles bipolaires.

Baisse des prescriptions

Comment expliquer un nombre encore aussi élevé de prescriptions chez des femmes enceintes ces dernières années, alors que les dangers étaient connus et notifiés officiellement ? Manque d’information des prescripteurs, réticence à changer les habitudes, ou preuve de plus de la défaillance du système de régulation et de surveillance des médicaments ? Pour l’Apesac, le dossier relève du « scandale d’Etat ». L’association interpelle aussi Sanofi, fabricant de la Dépakine.

« Je ne suis pas étonné ni choqué de ces chiffres, compte tenu de la réalité de l’épilepsie, souligne le professeur Philippe Derambure (CHU de Lille), président de la Ligue française contre l’épilepsie. Les neurologues connaissent bien les risques des antiépileptiques pendant la grossesse, qui ne concernent pas seulement la Dépakine, et en informent les femmes en âge de procréer. Mais 90 % des épileptiques n’ont pas vu un neurologue depuis plus d’un an. Souvent, les patientes nous consultent alors qu’elles sont déjà enceintes. » Pour ce spécialiste, le nombre de prescriptions de valproate pendant la grossesse peut encore être réduit. « Mais on restera dans des chiffres non négligeables compte tenu de la fréquence de l’épilepsie (qui touche une personne sur cent) et du pourcentage de cas, autour de 3 %, où ce médicament ne peut être substitué », prévoit-il.

 « La baisse des prescriptions depuis 2007 montre que le message est passé, mais il y a encore une bonne marge de progression », estime de son côté le professeur Vincent Navarro (épileptologue à la Pitié-Salpêtrière, à Paris), en regrettant que les deux tiers des prescriptions de Dépakine chez la femme enceinte épileptique soient le fait de généralistes.

« En psychiatrie, l’objectif zéro Dépakine pendant la grossesse paraît atteignable. Bien des praticiens n’en prescrivent déjà plus à leurs patientes en âge de procréer, relève le docteur Marc Masson (clinique de Garches, dans les Hauts-de-Seine), spécialiste des troubles bipolaires. Ce qui me frappe dans cette étude, c’est que la baisse de la prescription est plus lente qu’en neurologie. Peut-être parce qu’il existe moins de traitements de substitution pour les troubles bipolaires que dans l’épilepsie. » Peut-être, aussi, du fait d’une prise de conscience plus tardive parmi les psychiatres.

« Précautions d’emploi »

Les généralistes, eux, n’apprécient guère d’être pointés du doigt. « Attention à ne pas réécrire l’histoire, réagit le professeur Vincent Renard, président du Collège national des généralistes enseignants. Jusqu’à ces dernières années, il n’y avait pas d’alerte rouge sur ces médicaments pendant la grossesse, seulement des précautions d’emploi. Il n’est donc pas étonnant que leur prescription n’ait pas chuté drastiquement. Les généralistes n’initient que très peu les traitements par Dépakine. On peut difficilement leur reprocher d’avoir prescrit un médicament qui n’était pas contre-indiqué et qui avait été instauré en milieu spécialisé. D’autant plus que le message principal sur le sujet était surtout sur les dangers d’une interruption de traitement. »

« C’est une étude bien faite, mais il manque des éléments importants sur le contexte de ces prescriptions : ont-elles été faites en connaissance de cause, avec le consentement de la patiente ? », s’interroge de son côté le professeur Bruno Falissard, pédopsychiatre et épidémiologiste (Inserm Paris).

Du devenir de ces 14 322 grossesses, on sait encore peu de choses, si ce n’est qu’elles ont conduit à 8 701 naissances vivantes (30 % ont avorté, dans un contexte d’IVG ou d’interruption médicale). L’évaluation des conséquences sanitaires chez les enfants de cette cohorte es, elle, attendue pour 2017. Compte tenu de la fréquence des malformations liées à la Dépakine, des centaines d’enfants pourraient être concernés pour cette seule période 2007-2014. Sans compter les milliers de cas de troubles neuro-développementaux qui apparaîtront dans les années à venir.


Cabut Sandrine, Le Monde – Source