Mots-clefs

(…) Avec son livre « Tout pour la France » (… ), Nicolas Sarkozy semble poursuivre sa confrontation à distance avec Jacques Chirac. Le candidat à la primaire de la droite et du centre a beau s’inspirer de la démarche épistolaire de l’ancien président, il récuse tout mimétisme.

« Aujourd’hui, le contexte du pays a changé, ce sont les Français qui doivent tout donner au pays », plaide-t-il dans Paris Match, pour justifier le titre de son ouvrage qui inverse les termes de la proposition chiraquienne comme une ultime émancipation.

Battu, mais « battu de peu », comme il se plaît à le souligner, le vaincu de 2012 ne se sent nullement tenu de faire peau neuve pour gagner. Au contraire. Tout son projet s’inscrit dans le prolongement et l’approfondissement de son quinquennat qui, entre 2007 et 2012, a connu deux phases bien distinctes.

  • La première, très courte, a été marquée par une tentative de redressement économique fondée sur un choc fiscal et la réhabilitation de la valeur travail. En toile de fond : l’ouverture à gauche. Nul ne sait quels effets cette politique économique aurait produits sur le long terme, car la crise des subprimes survenue en 2008 a tout détraqué. Elle a fait exploser la dette publique et contraint l’ancien président à de spectaculaires et impopulaires hausses d’impôts à la fin de son mandat. Malgré cette avanie, Nicolas Sarkozy reste persuadé que sa recette était la bonne. En conséquence de quoi et contrairement à ses challengers qui insistent tous sur l’ampleur des économies à réaliser, il détaille avec gourmandise les allégements d’impôts massifs qu’il proposera dès le début de son mandat s’il est réélu : suppression de l’ISF, allégement des droits de succession, réduction des charges sociales, baisse de l’impôt sur le revenu, suppression des charges patronales sur les emplois familiaux, défiscalisation des heures supplémentaires, etc. En face, les 100 milliards d’économies annoncées sur cinq ans pour réduire la dette sont à peine détaillées. Le redressement à la mode Sarkozy gardera -toujours un fort parfum électoraliste.
  • L’ancien président entend également rester fidèle à la deuxième partie de son quinquennat marqué, à partir de 2009, par l’affirmation du débat identitaire sous l’influence de son conseiller Patrick Buisson. Il s’agissait alors, sur fond de difficultés économiques et sociales, de contrer la progression du FN en s’appropriant une partie du discours lepéniste. Le prix à payer fut lourd : mise sous tension du pays, fin de l’ouverture à gauche et montée du malaise à droite, écartelée entre « buissonnistes » et « humanistes ».

Aujourd’hui, loin de se dédire, Nicolas Sarkozy persévère. Au nom du « parler vrai », il amalgame à son tour immigration et islam, multiplie les propositions pour contenir la vague migratoire et défendre « l’identité française ». Comme Marine Le Pen, il présente ce combat comme éminemment républicain et en fait l’enjeu principal de la prochaine présidentielle. Jouer avec le feu Cette synthèse libéralo-identitaire vise à récupérer les différentes clientèles électorales qui l’avaient porté au pouvoir en 2007 : les hauts revenus, les patrons, une partie des classes moyennes et de l’électorat populaire. Elle a beau s’inscrire dans la continuité du précédent quinquennat, elle n’en provoque pas moins un choc sur l’échiquier politique.

D’abord, parce qu’elle est l’exact contraire de « l’identité heureuse » défendue par Alain Juppé dans le prolongement du chiraquisme. Ensuite parce qu’elle contribue à faire sauter un peu plus la digue entre la droite et l’extrême droite, sans que le gagnant soit à ce stade connu. Cela s’appelle jouer avec le feu.

Pour oser le faire, il fallait bien qu’un nouveau personnage émerge, qui ne soit pas le vaincu de 2012. Peu enclin à l’autocritique, -Nicolas Sarkozy a néanmoins compris que c’est sur sa personnalité qu’il devait apporter les correctifs les plus appuyés. Son slogan « Tout pour la France » vise à faire oublier ce qu’on lui a tant reproché : l’hypertrophie du moi, la vantardise, l’exercice solitaire du pouvoir sans oublier le remugle des affaires.

Pour justifier son retour, l’ancien président récuse toute idée de revanche et invoque la gravité du contexte pour démontrer que, avec « son énergie, son autorité, son expérience », il est bien  » l’homme de la situation « . Le modèle revendiqué est celui de De Gaulle en 1958, mais sans les faits d’armes qui vont avec, d’où le problème récurrent de Nicolas Sarkozy : convaincre les lecteurs et bientôt les électeurs que, cette fois, sa main ne tremblera pas, il mènera toutes les réformes annoncées, y compris les plus difficiles.

Mais comment en être sûr ? Le bilan dont il est si fier reste son talon d’Achille.


Fressoz Françoise, Le Monde (Extrait) – Titre original Nicolas Sarkozy ou le pari risqué de la continuité – Source