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Qui aurait pu imaginer être accueilli dans un hôpital par un humanoïde, ou dans un hôtel par une femme au visage en latex parlant plusieurs langues ?

Pour l’heure, ces cas demeurent exceptionnels. Mais le Japon, leader de la robotique industrielle depuis cinquante ans, se lance sur le marché des robots de services. Il espère ainsi compenser son déclin démographique et relancer son économie.

(…) Dans l’inconscient occidental, les robots sont légion au Japon. Ils seraient partout. Parfois même, ils se substitueraient aux hommes.

Si, dans l’industrie de masse (automobile, aéronautique, chimie), la robotique japonaise domine le monde et réalise un tiers des exportations mondiales, il en va tout autrement dans le domaine des services. Le pays s’y est pourtant intéressé très tôt, en visant d’abord la clientèle professionnelle : défense, logistique, agriculture. Les robots sociaux, censés dispenser des soins, accueillir ou assister, ont néanmoins fait une apparition remarquée ; certains prennent même une apparence humaine afin d’acquérir plus de dextérité et de rendre le contact plus agréable.

Premier prototype mondial de cette nouvelle génération humanoïde à être exposé, Asimo a été conçu par Honda en 2000 et demeure à ce jour le robot bipède le plus abouti. Mais, malgré ce tour de force et la conception de nombreux modèles, le marché en est à ses balbutiements. La plupart des robots d’accueil et de soins n’en sont qu’au stade de la recherche et de la démonstration. Seuls les robots domestiques ménagers — aspirateurs ou tondeuses — commencent à s’imposer, mais ils sont actuellement l’apanage de l’américain iRobot.

Quand les machines ont une âme

Après avoir raté la révolution numérique (écrans plats, smartphones, etc.) et s’être laissé distancer par ses concurrents sud-coréen et américain, le Japon compte bien ne pas rater le coche de la robotique de services. D’autant que le marché présente un fort potentiel : le nombre de robots de services personnels vendus dans le monde a augmenté de 28 % en 2014 (1), atteignant 4,7 millions d’exemplaires.

La troisième puissance mondiale a donc établi une feuille de route sur cinq ans pour amorcer sa « révolution robotique » (2). Elle table sur cette nouvelle ère pour faire face au déclin de la population amorcé il y a cinq ans. Toujours aussi réfractaires à une politique d’immigration active (3), les autorités misent également sur les robots pour juguler la pénurie de main-d’œuvre — trois offres d’emploi pour une demande dans la construction — et soutenir une croissance qui reste atone. (…)

La plupart des projets voient le jour dans le cadre d’un consortium, I-RooBo Network Forum, composé de grands groupes et de près de trois cents start-up spécialisées. Depuis fin 2014, il travaille au lancement d’une centaine de nouveaux robots de services à destination du grand public. Historiquement, ce sont les mastodontes de l’automobile et de l’électronique (Honda, Toyota, Mitsubishi, NTT…), en liaison avec les grands centres de recherche pilotés par l’agence publique NEDO (5), qui ont développé les projets robotiques. Leur associer de plus petites entités devrait redynamiser la recherche et le développement, dont l’efficacité est critiquée.

(…)

L’innovation la plus spectaculaire est l’arrivée des robots d’accueil interactifs, au service des consommateurs (conseil, vente, réception), que le gouvernement veut favoriser. Le premier, l’opérateur téléphonique Softbank, qui a racheté le français Aldebaran en février 2015, a introduit dans ses boutiques et dans d’autres enseignes un humanoïde, Pepper : un robot roulant à l’allure enfantine, capable de détecter les expressions faciales et le ton de la voix pour distiller certaines informations. Il s’est écoulé à dix mille exemplaires en un an au Japon. Présent dans soixante-dix pays, il commence tout juste à s’exporter en Europe : depuis juin dernier, il fait office de réceptionniste dans deux hôpitaux belges, le centre hospitalier régional de la Citadelle à Liège et l’Az Damiaan à Ostende.

À l’hôtel Henn-na, près de Nagasaki, les touristes sont accueillis depuis un an par une humanoïde et un dinosaure, créés par l’université d’Osaka, tandis qu’une hôtesse gynoïde trilingue à la peau en latex, Chihira Junco (conçue par Toshiba), a été recrutée pour informer les clients du centre commercial Aqua City à Odaiba.

Si impressionnantes que soient ces réalisations, difficile de voir derrière cette vitrine divertissante davantage qu’un projet commercial pilote. Les fabricants promettent des prototypes plus performants à partir de 2017. L’intelligence artificielle de ces humanoïdes devra être enrichie, car, s’ils savent analyser leur environnement, leurs algorithmes ne permettent pas encore de les faire raisonner, ce qui limite leurs réactions à des gestes et des paroles préprogrammés. Un défi considérable alors que s’affirme la nécessité de développer la robotique dans le domaine de la santé publique, pour l’aide aux personnes âgées dépendantes.

Actuellement, au Japon, 26 % de la population a plus de 65 ans (contre 18 % en France ou à peine plus de 3 % sur le continent africain). Ce chiffre pourrait atteindre 40 % en 2060 (6).

Le nombre de personnes âgées dépendantes ne cesse de croître, tandis que les études officielles prévoient une pénurie d’auxiliaires médicaux, qui, de 1,71 million en 2013, devraient passer à 2,53 millions en 2025. L’une des solutions réside dans le recours aux robots infirmiers pour réduire la pénibilité du travail des aides-soignants et renforcer l’autonomie des personnes âgées dans leur vie quotidienne (marche, transport, bain, toilettes). Le plan Abe prévoit d’ailleurs de couvrir les dépenses liées à leur usage dans le cadre du régime spécifique d’assurance santé pour les personnes âgées dépendantes créé en 2000. Pour l’heure, le prix et la lourdeur de ces robots ont freiné leur expansion.

Très médiatisé en Occident, le robot-ours Riba de l’institut Riken n’a jamais été commercialisé. (…) Certains prototypes amorcent néanmoins leur insertion. Après une décennie de recherche sur son célèbre Humanoid, Toyota a lancé en 2013 plusieurs modèles de sa gamme Partner Robot, dont HSR (human support robot), un robot parlant à bras articulé commandé par tablette tactile et capable d’apporter un objet à un patient alité, d’ouvrir une porte, de tirer des rideaux. Ils sont utilisés aujourd’hui dans trente-quatre centres médicaux japonais — ce qui est faible. (…)

Enfin sont apparus les « robots émotionnels », destinés à soigner les troubles cognitifs et comportementaux. Ils établissent une relation avec le patient afin de calmer sa démence (en cas de maladie d’Alzheimer et de troubles apparentés), son anxiété, sa solitude. L’idée est de reproduire les effets de la zoothérapie sans les risques inhérents à un animal réel. Le bébé phoque Paro, par exemple, doté de capteurs et recouvert d’une fourrure synthétique, réagit en fonction des caresses du patient : il couine, plisse les yeux, bouge ses nageoires… Il s’est vendu à des milliers d’unités et est exporté depuis plusieurs années en Scandinavie, en France, en Italie, en Allemagne et aux États-Unis.

À l’avenir, on semble s’orienter vers des robots plus petits, moins chers et facilement compatibles avec des objets connectés. Ainsi, Nao, l’autre humanoïde de Softbank, et Sota, de NTT, peuvent rappeler à leur utilisateur de vérifier son rythme cardiaque ou de prendre ses médicaments. Mais il faudra attendre encore quelques années avant de les voir dans les foyers. Les obstacles sont techniques et financiers, mais sûrement pas psychologiques. Au Japon, 65,1 % des patients sont favorables à l’utilisation de robots, qu’ils perçoivent comme des compagnons de vie, selon une étude du gouvernement (8). (…)


Arthur Fouchère, Journaliste – Les Inrocks, titre original : « Bientôt des robots au chevet des patients japonais » Source (Extrait)  http://www.monde-diplomatique.fr/2016/08/FOUCHERE/56093


  1. Rapport de juin 2016, Fédération internationale de la robotique (IFR), Francfort.
  2. « New robot strategy » (PDF), ministère de l’économie, du commerce et de l’industrie (METI), Tokyo, 2015.
  3. Lire Marc Humbert, « Immigration choisie à la japonaise », Le Monde diplomatique, janvier 2015.
  4. « Celebration of the establishment of the Robot Revolution Initiative Council » sur le site du premier ministre.
  5. New Energy and Industrial Technology Development Organization. Créée en 1980, après les premiers chocs pétroliers, cette agence pilote les grands projets robotiques sous la responsabilité du METI.
  6. Lire Florian Kohlbacher, « Un marché qui excite le patronat japonais », dossier « Une planète grisonnante », Le Monde diplomatique, juin 2013.
  7. Selon l’agence Allied Business Intelligence (ABI), le marché mondial passerait de 68 millions de dollars en 2015 à 1,8 milliard en 2025.
  8. « Special public opinion poll on robotic care devices », Bureau du Cabinet (rattaché au premier ministre), Tokyo, 12 septembre 2013.